Cependant, pour ne rendre à César que juste ce qui appartient à César, qu'il me soit permis de faire observer que l'hypothèse qui a conduit Laplace à un si glorieux résultat semble lui avoir été, en grande partie, suggérée par une fausse conception,—par cette même fausse conception dont nous venons de parler,—par la méprise générale relative au caractère des prétendues nébuleuses. Lui aussi, il supposait qu'elles étaient en réalité ce qu'implique leur désignation. Le fait est que ce grand homme avait, très-justement, une foi médiocre dans ses propres facultés de perception. Ainsi, relativement à l'existence positive des nébuleuses, existence si présomptueusement affirmée par les astronomes ses contemporains, il s'appuyait bien moins sur ce qu'il voyait que sur ce qu'il entendait dire.

On verra que les seules objections valables qu'on puisse opposer à sa théorie sont celles faites à l'hypothèse prise en elle-même, à ce qui l'a suggérée et non à ce qu'elle suggère, aux propositions qui l'accompagnent plutôt qu'à ses résultats. La supposition la moins justifiée de Laplace consiste à donner aux atomes un mouvement vers un centre, malgré qu'il comprenne évidemment les atomes comme s'étendant, dans une succession illimitée, à travers l'espace universel. J'ai déjà montré qu'avec de telles données aucun mouvement n'aurait pu avoir lieu; ainsi Laplace pour supposer un mouvement, se place sur une base aussi peu philosophique qu'elle est inutile pour établir ce qu'il voulait établir.

Son idée originale semble avoir été un composé des vrais atomes d'Épicure et des pseudo-nébuleuses de ses contemporains; et ainsi sa théorie se présente à nous avec la singulière anomalie d'une vérité absolue, déduite, comme résultat mathématique, d'une création hybride de l'imagination antique mariée au sens obtus moderne. La force réelle de Laplace consistait, en somme, dans un instinct mathématique presque miraculeux; c'était là-dessus qu'il s'appuyait; jamais cet instinct ne lui a manqué; jamais il ne l'a trompé. Dans le cas de la Cosmogonie, il l'a conduit, les yeux bandés, à travers un labyrinthe d'Erreur, vers un des plus lumineux et des plus prodigieux temples de Vérité.


[1] Je suis prêt à démontrer que la révolution anormale des satellites d'Uranus est simplement une anomalie perspective provenant de l'inclinaison de l'axe de la planète. E. P.

[2] Tableau de l'Architecture des deux.—Une lettre attribuée au Docteur Nichol, écrivant à un ami d'Amérique, a fait le tour de nos journaux, il y a environ deux ans, qui admettait la nécessité à laquelle je fais allusion. Dans une lecture postérieure, M. Nichol semble toutefois avoir triomphé en quelque sorte de la nécessité, et ne renonce pas absolument à la théorie, bien qu'il ait l'air de s'en moquer un peu comme d'une pure hypothèse. Avant les expériences de Maskelyne, qu'était donc la Loi de Gravitation? Une hypothèse. Et qui mettait en question cette loi, même alors?


X

Imaginons, pour le moment, que l'anneau projeté le premier par le Soleil, c'est-à-dire l'anneau qui, en se brisant, a constitué Neptune, ne se soit brisé que lors de la projection de l'anneau qui a donné naissance à Uranus; que ce dernier anneau, de son côté, soit resté intact jusqu'à l'émission de celui dont est né Saturne; que ce dernier, à son tour, ait gardé sa forme entière jusqu'à l'émission de celui qui a été l'origine de Jupiter, et ainsi de suite. Imaginons, en un mot, qu'aucune rupture n'ait eu lieu parmi les anneaux jusqu'à la projection finale de celui qui a donné naissance à Mercure. Nous créons ainsi pour l'œil de l'esprit une série de cercles concentriques coexistants, et les considérant en eux-mêmes aussi bien que dans le mode suivant lequel, selon l'hypothèse de Laplace, ils ont été engendrés, nous apercevons tout d'abord une très singulière analogie entre les couches atomiques et le mode d'irradiation originelle tel que je l'ai décrit. Est-il impossible, en mesurant les forces respectives qui ont projeté successivement chaque cercle planétaire, c'est-à-dire en mesurant la force excédante successive de rotation par rapport à la force de gravitation, laquelle a occasionné les éruptions successives, de trouver l'analogie en question plus décidément confirmée? Est-il improbable que nous découvrions que ces forces ont varié,—comme dans l'irradiation originelle,—proportionnellement avec les carrés des distances?

Notre système solaire, consistant principalement en un Soleil, avec seize planètes à coup sûr, et peut-être un peu plus, qui roulent autour de lui à des distances variées, et qui sont accompagnées certainement de dix-sept lunes, mais très-probablement de quelques autres, doit être maintenant considéré comme un des types de ces agglomérations innombrables qui ont commencé à se produire à travers la Sphère Universelle, lorsque s'est retirée la Volonté Divine. Je veux dire que nous avons à considérer notre système solaire comme fournissant un cas générique de ces agglomérations, ou, plus correctement, des conditions ultérieures auxquelles elles sont parvenues. Si nous fixons notre attention sur l'idée qui a présidé au dessein du Tout-Puissant, à savoir la plus grande somme possible de rapports et la précaution prise pour atteindre le but avec la différence de formes dans les atomes originels et l'inégalité particulière de distance, nous verrons qu'il est impossible de supposer même une minute que deux seulement de ces agglomérations commençantes soient arrivées à la fin précisément au même résultat. Nous serons plutôt inclinés à penser qu'il n'y a pas dans tout l'Univers deux corps stellaires, soleils, planètes ou lunes, qui soient semblables dans le particulier, malgré que tous le soient dans le général. Encore moins pouvons-nous imaginer que deux assemblages de tels corps, deux systèmes quelconques, puissent avoir une ressemblance plus que générale[1] M. Nos télescopes, sur ce point, confirment parfaitement nos déductions. Prenant donc notre système solaire comme type approchant ou général de tous les autres, nous sommes arrivés assez avant dans notre thème pour considérer l'Univers sous l'aspect d'un espace sphérique à travers lequel, disséminée avec une égalité purement générale, existe une certaine quantité de systèmes ayant entre eux une ressemblance purement générale.