Les voilà! souffla le premier garçon d'honneur;... mais le marié ne s'émut pas. Il savait que la porte de l'église ne s'ouvrait encore que pour le suisse, qui jetait un coup d'œil sur la scène avant de mobiliser ses forces. La porte fut doucement refermée, puis rouverte à deux battants; un murmure courut dans l'assemblée: c'était la famille de la mariée.

Mrs Welland marchait en tête, au bras de son fils aîné. L'expression de sa large figure rose avait la solennité voulue; sa robe prune aux panneaux bleu pâle, sa petite capote de satin ornée de plumes turquoises, éveillèrent l'approbation générale. Mais avant que l'imposant frou-frou des jupes de soie se fût apaisé, les spectateurs se retournaient pour apercevoir la suite du cortège. De vagues rumeurs avaient circulé la veille; on disait que Mrs Manson Mingott, dans son obésité impotente, prétendait assister à la cérémonie. Comment pourrait-elle traverser la nef? Quel siège serait assez vaste pour la contenir? On savait qu'elle avait envoyé son menuisier examiner la possibilité d'élargir le premier banc; mais le résultat avait été négatif. Sa famille avait passé une journée d'angoisse, pendant qu'elle délibérait sur le projet de se faire rouler dans son énorme chaise et de trôner devant le chœur.

L'exhibition de sa monstrueuse personne était apparue si fâcheuse à ses parents, qu'ils auraient volontiers couvert d'or le génie qui avait découvert que la chaise de Mrs Mingott était trop large pour passer entre les supports de la tente dressée à la porte de l'église. L'idée de renoncer à cette tente, d'exposer la mariée à la curiosité des couturières et des journalistes, eut raison du courage de la vieille Catherine. «Comment! on pourrait photographier ma fille et la mettre dans les journaux!» s'était écriée Mrs Welland. Le clan tout entier avait reculé devant une pareille inconvenance. L'ancêtre avait dû céder, mais contre la promesse que le repas de noces aurait lieu sous son toit. Les amis de la famille qui habitaient autour de Washington Square, trouvaient que la maison des Welland aurait été d'accès plus facile, et qu'il était dur d'avoir à débattre avec Brown le prix de la voiture qui les mènerait à l'autre bout de la ville.

Tout le monde connaissait ces négociations par les Jackson; mais une minorité d'esprits hardis croyait encore que Mrs Mingott assisterait à la cérémonie, et un léger refroidissement se manifesta dans l'allégresse générale quand on vit que Mrs Lovell Mingott remplaçait sa belle-mère. Mrs Lovell Mingott avait ce teint échauffé et ce regard vide des femmes d'âge et d'embonpoint engoncées dans des robes neuves; mais quand on fut revenu du désappointement causé par l'absence de Mrs Manson Mingott, on convint que la robe de satin lilas voilée de Chantilly et le chapeau en violettes de Parme de sa belle-fille s'harmonisaient heureusement à la toilette prune et bleue de Mrs Welland. Toute différente était l'impression produite par la grande femme maigre et minaudante qui, dans une étrange confusion de rayures, de franges, d'écharpes flottantes, défilait au bras de Mr Mingott. À cette dernière apparition, le cœur d'Archer se contracta.

Il avait cru que la marquise Manson était depuis six semaines à Washington avec Ellen Olenska. On attribuait leur brusque départ au désir qu'avait eu la nièce de soustraire sa tante à la funeste éloquence du docteur Agathon Carver. N'était-il pas sur le point de faire d'elle une recrue pour la «Vallée de l'Amour?» Archer se demandait qui allait paraître derrière cette fantastique Medora. Mais le cortège finissait là: les parents plus éloignés avaient déjà pris leurs places. Les huit garçons d'honneur se réunissaient pour aller rejoindre au bas de la nef les huit demoiselles d'honneur.

—Newland! La voilà! chuchota son jeune cousin.

Archer sursauta.

Il avait dû perdre conscience de ce qui se passait autour de lui. La procession blanche et rose était déjà parvenue à la moitié de la nef: l'évêque et le pasteur, accompagnés de deux assistants en surplis blancs, se tenaient devant l'autel fleuri, et les premiers accords de la Symphonie de Spohr tombaient sous les pas de la mariée comme des bouquets de roses.

Archer ouvrit les yeux (les avait-il vraiment fermés, comme il le croyait?) et son cœur se desserra. La musique, la senteur printanière des lys, la vision de May, qui flottait vers lui dans un nuage de tulle, le visage de sa mère, baigné d'heureuses larmes, le murmure des paroles du pasteur, les évolutions symétriques du cortège d'honneur, tous ces mouvements, tous ces bruits bien connus, lui semblaient maintenant étranges et dépourvus de sens.

—Mon Dieu! pensa-t-il, ai-je bien la bague? et il refit le geste nerveux de tous les mariés. Un instant après, May se trouvait à côté de lui, et le cœur figé du jeune homme se ranima au contact de cette pureté rayonnante.