May, enchantée d'aller à la campagne, s'était amusée comme une enfant des vains efforts des huit demoiselles d'honneur pour arriver à savoir le lieu de la mystérieuse retraite.
Quand les mariés furent installés dans leur compartiment, que le train eut dépassé les faubourgs et fut entré dans la campagne printanière, la conversation devint plus aisée qu'Archer ne l'avait espéré. May était encore la naïve jeune fille de la veille: elle discutait avec une impartialité de simple témoin tous les incidents de la journée.
Archer avait pensé d'abord que ce détachement provenait d'un trouble secret; mais les yeux clairs de la jeune mariée ne révélaient qu'une tranquille ignorance. Elle était seule, pour la première fois, avec son mari; mais, de toute évidence, elle ne voyait encore en lui que le charmant camarade de la veille. Elle le préférait à tous, avait la plus grande confiance en lui, et pour elle le point culminant de la belle aventure des fiançailles et du mariage était de voyager seule avec lui comme une grande personne—mieux encore, comme une femme mariée! C'était étonnant que cette profondeur de sentiment qu'elle avait révélée dans le jardin de la mission espagnole pût s'allier à une telle absence d'imagination. Mais Archer se rappelait avec quelle promptitude, sitôt sa conscience délivrée du poids qui l'oppressait, elle était revenue, ce jour-là, à sa candeur innocente, et il comprit que, dans la vie, elle s'adapterait aux circonstances sans jamais les devancer. Cette faculté de ne pas savoir, de ne pas prévoir, donnait peut-être à ses yeux leur limpidité. Son visage semblait appartenir à un type plutôt qu'à une personne: elle aurait pu poser pour une Vertu civique ou pour une Divinité grecque. Le sang qui coulait si près de sa peau blanche semblait plutôt un fluide préservateur qu'un élément de combustion. Cependant, sa jeunesse n'était pas insensible: elle n'était que primitive et pure.
Comme il on était là de ses réflexions, Archer se rendit compte qu'il posait sur sa femme le regard d'un étranger, et vite il se mit à repasser avec elle les souvenirs du repas de noces, au-dessus desquels planait la personnalité de la grand'mère Mingott, énorme et ravie.
May, toute joyeuse, répondit avec une franche gaieté:
—J'ai été bien étonnée que ma tante Medora se soit décidée à venir. Et vous? Ellen avait écrit qu'elles étaient encore trop fatiguées toutes deux pour faire le voyage. C'est Ellen que j'aurais voulu avoir! Avez-vous vu quelle magnifique dentelle ancienne elle m'a envoyée?
Archer savait qu'une allusion à Ellen devait se produire tôt ou tard, mais il croyait qu'à force de volonté il pourrait la retarder.
—Oui... je... non..., magnifique, bégaya-t-il.
Il regardait May avec des yeux d'aveugle, et se demandait si, chaque fois qu'il entendrait ces deux syllabes, il ne sentirait pas s'écrouler le fragile château de cartes de sa vie. Le train s'arrêta à la gare de Rhinebeck: dans le crépuscule printanier, ils traversèrent le quai pour gagner la voiture qui les attendait.
—Ces bons van der Luyden! Ils ont envoyé leur domestique au-devant de nous! s'écria Archer, en voyant un personnage à la mine grave, qui s'approchait et prenait les petits bagages des mains de la femme de chambre.