Archer repassait ces événements dans sa mémoire en voyant la comtesse Olenska faire son entrée dans le salon des van der Luyden, le soir du fameux dîner. L'épreuve était solennelle et il se demandait, avec un peu d'inquiétude, comment elle la soutiendrait. Arrivée assez tard, une main encore dégantée et rattachant un bracelet à son poignet, elle entra sans hâte ni embarras dans ce salon où la compagnie la plus choisie de New-York se trouvait assemblée en aréopage.

Elle s'arrêta au milieu de la pièce et promena ses regards autour d'elle, le sourire des yeux en contraste avec le pli des lèvres. Intérieurement Newland Archer contesta le verdict général porté contre la beauté de la jeune femme. À la vérité, sa radieuse jeunesse s'était évanouie, ses joues animées avaient pâli, sa taille s'était amincie, elle paraissait un peu plus âgée que les trente ans qu'elle devait avoir. Mais il y avait en elle ce je ne sais quoi de dominateur que donne la beauté, le port de tête était assuré, et dans la liberté du regard se lisait la conscience de son pouvoir. Avec cela, la comtesse Olenska avait plus de vraie simplicité que la plupart des femmes présentes; aussi, comme le dit plus tard Janey, on fut déçu de ne pas lui trouver ce dernier cri d'élégance que New-York appréciait par-dessus tout. New-York s'attendait à quelque chose de beaucoup plus sensationnel de la part d'une personne qui avait traversé un drame.

Le dîner fut une cérémonie impressionnante. Ce n'était déjà pas une petite affaire que de dîner chez les van der Luyden; mais y dîner avec un duc qui était leur cousin devenait presqu'une solennité religieuse. Archer aimait à penser que seul un vieux New-Yorkais pouvait apprécier la nuance qu'il y avait pour New-York entre un simple duc et un duc parent des van der Luyden. Excepté dans le monde des Struthers, New-York accueillait avec indifférence, quand ce n'était pas avec une hauteur ombrageuse, les nobles de passage; mais, lorsqu'ils se présentaient sous de tels auspices, ils étaient reçus avec la dernière cordialité: on voyait en eux, non le personnage du Gotha, mais de nobles parents dont on suivait encore les traditions.

Si Archer chérissait son vieux New-York, c'est qu'il était sensible à toutes ces nuances, même quand il en souriait avec quelque ironie.

Les van der Luyden avaient fait de leur mieux pour entourer la circonstance de solennité. Ils avaient sorti les Sèvres des du Lac, l'argenterie George II des Trevenna, le service de la Compagnie des Indes, et les magnifiques assiettes «Crown Derby.» Mrs van der Luyden ressemblait plus que jamais à un Cabanel, et Mrs Archer avait au cou les émeraudes de sa grand'mère enchâssées dans des marguerites de perles; elle évoquait ainsi pour son fils les miniatures d'Isabey. Toutes les dames étaient parées de leurs plus beaux bijoux dont les montures, pour la plupart un peu lourdes et démodées, s'harmonisaient à l'atmosphère générale. La vieille Miss Lanning portait les camées de sa mère et un grand châle de blonde espagnole.

La comtesse Olenska était la seule jeune femme. Cependant, en examinant les visages des dames mûres avec leurs colliers de perles et leurs panaches de plumes, Archer fut frappé de les voir si enfantins, comparés à celui d'Ellen Olenska. Il pensait avec un frisson à ce qu'elle avait dû traverser pour en revenir avec ces yeux-là!

Le duc de Saint-Austrey, assis à la droite de la maîtresse de maison, était naturellement le personnage important du dîner. Si d'ailleurs la comtesse Olenska était moins brillante qu'on ne l'avait espéré, le duc, lui, avait l'air totalement insignifiant. Il n'était pas venu comme un précédent visiteur ducal en veste de chasse; mais son habit était si défraîchi, si déformé, il le portait avec si peu d'élégance, courbé sur sa chaise, sa vaste barbe couvrant le plastron de sa chemise, qu'il n'avait pas l'air en tenue de soirée. Court, hâlé, le dos rond, les yeux petits, le sourire aimable, il parlait peu et d'une voix si basse qu'en dépit des silences attentifs, ce qu'il disait n'était entendu que de ses plus proches voisins.

Quand les hommes rejoignirent les dames après le dîner, le Duc piqua droit sur la comtesse Olenska, s'installa près d'elle, et tous deux se plongèrent dans une conversation amicale. Ni l'un ni l'autre ne sembla se douter que le duc aurait dû, d'abord, présenter ses hommages à Mrs Lovell Mingott et à Mrs Headley Chivers, et la comtesse entretenir cet aimable hypocondriaque, M. Urban Dagonet de Washington Square, qui faisait fléchir pour elle sa règle immuable de refuser toute invitation à dîner entre les mois de janvier et d'avril. Le duc et la comtesse bavardèrent pendant près de vingt minutes; puis, la comtesse se leva, et traversant seule la vaste pièce, elle alla s'asseoir près de Newland. L'étiquette à New-York voulait qu'une dame attendît, immobile comme une idole; c'était aux hommes à se succéder à ses côtés. Sans doute elle ignorait cette règle. Elle s'assit, avec une aisance parfaite, dans le coin du canapé près d'Archer et posa sur lui son chaud regard.

—Parlez-moi de May, dit-elle.

Au lieu de lui répondre, il demanda: