—Songez donc, mon ami, douze douzaines de tout,—et brodées à la main!

Dans le grand landau de famille, ils roulèrent d'une porte à l'autre. Archer, la tournée accomplie, se sépara de sa fiancée avec le sentiment d'avoir été montré comme un captif dans un «triomphe.» À la pensée que son mariage ne serait célébré qu'à l'automne, et qu'il continuerait d'ici là à mener le même genre de vie, il se sentit de plus en plus déprimé.

—Demain, lui rappela Mrs Welland comme il partait, nous ferons les Chivers et les Dallas.

Évidemment, on rendait visite aux deux familles dans l'ordre alphabétique, et on n'en était encore qu'au premier quart de l'alphabet.

Archer s'était proposé de dire à May que la comtesse Olenska l'avait prié d'aller la voir ce jour-là; mais, dans les courts moments où il se trouva seul avec sa fiancée, il eut des sujets de conversation plus pressants. Et puis, il trouva un peu ridicule de faire allusion à l'invitation de Mme Olenska. Il savait que May désirait qu'il fut aimable pour sa cousine; n'était-ce pas pour déférer à ce désir qu'on avait avancé l'annonce de leurs fiançailles?

Au moment d'entrer chez Mme Olenska, sa curiosité était vivement éveillée. La façon imprévue dont elle l'avait invité à venir la voir l'intriguait. Il fut reçu par une servante au teint doré, dont la poitrine bombée était recouverte d'un fichu à couleurs vives; une Sicilienne, pensa Archer. Elle l'accueillit en souriant et ne répondit à ses questions que par un signe de tête; puis elle le fit entrer dans un salon au plafond bas, où pétillait un feu de bois. La pièce était vide, et Archer se demanda si la servante était allée à la recherche de sa maîtresse, ou si, n'ayant pas compris ce qu'il était venu faire, elle l'avait peut-être pris pour l'horloger: il vit, en effet, que l'unique pendule ne marchait pas. Il savait que les races méridionales communiquent entre elles par gestes, et fut mortifié de n'avoir rien compris aux signes et aux sourires de la femme de chambre. Enfin, elle revint avec une lampe, et Archer, étant parvenu à combiner une phrase tirée de Dante et de Pétrarque, provoqua cette réponse: La signora è fuori, ma verra subito.

Cependant, à la clarté de la lampe, se révélait à lui le charme enveloppant et discret de ce salon, si différent de ceux auxquels il était habitué! On lui avait dit que la comtesse Olenska avait rapporté avec elle quelques meubles, «débris du naufrage,» disait-elle. C'étaient, sans doute, ces tables légères en marqueterie, ce petit bronze grec sur la cheminée, et les deux bandes de damas rouge clouées sur le papier décoloré du mur, et faisant fond à des tableaux vaguement italiens, dans de vieux cadres dédorés.

Newland Archer se piquait d'être connaisseur en art italien. Son adolescence avait été saturée de Ruskin, et il avait lu les derniers ouvrages de John Addington Symonds, l'Euphorion de Vernon Lee, les essais de P.-G. Hamerton, et un nouveau volume dont on parlait beaucoup, la Renaissance, de Walter Pater. Il parlait avec aisance de Botticelli, avec une légère condescendance de Fra Angelico; mais les tableaux de Mme Olenska le déconcertaient, car ils ne ressemblaient à rien de ce qu'il avait accoutumé de voir, et par conséquent, de comprendre, quand il voyageait en Italie. Peut-être ses dons d'observation étaient-ils diminués du fait qu'il se trouvait seul dans cette mystérieuse maison où, apparemment, personne ne l'attendait. Il regrettait de n'avoir pas parlé à May de l'invitation de la comtesse Olenska, et était un peu troublé par la pensée que sa fiancée pouvait arriver inopinément, et le trouver installé seul au coin du feu à cette heure intime du crépuscule d'hiver.

Mais, puisqu'il s'était rendu à l'invitation, il n'avait plus qu'à attendre, les pieds au feu. L'atmosphère de ce salon était si particulière! Certes, il avait déjà vu des pièces tendues de damas rouge et de tableaux de l'école italienne: ce qui le frappait, c'était la façon dont Mme Olenska, à l'aide de deux ou trois vieux bibelots, et de quelques mètres de damas rouge, avait su donner un accent personnel à cette pauvre pièce misérablement meublée. Il essaya d'en analyser le mystère. Était-ce le savant agencement des tables et des chaises, ou le fait de n'avoir mis que deux roses rouges dans le vase,—où toute autre main en eût fourré une douzaine?—Était-ce enfin le vague parfum flottant dans l'air, qui donnait à cette pièce une atmosphère si exotique à la fois et si intime? Le parfum surtout l'intriguait, car ce n'était ni du «White Rose,» ni de la «Violette de Parme,» mais une odeur qui faisait rêver à des bazars lointains, à l'ambre gris, au café turc, et aux pétales de roses desséchées.

Il essaya de se figurer ce que serait le salon de May. Très généreux, Mr Welland avait déjà en vue une maison de la Trente-neuvième rue. On jugeait le quartier un peu éloigné, mais la maison, toute neuve, était construite en pierres d'un jaune verdâtre que les jeunes architectes commençaient à employer pour réagir contre les pierres brunes dont le ton uniforme faisait de New-York une vaste glace au chocolat. Et la plomberie était parfaite. Archer aurait préféré remettre à plus tard le choix de l'installation; mais les Welland, tout en approuvant que la lune de miel se passât en Europe,—et se prolongeât même par un hiver en Égypte,—insistaient sur la nécessité, pour le jeune ménage, de trouver une maison prête au retour. Archer sentait que son sort était fixé. Pour le reste de ses jours, il monterait les marches en pierres jaunes verdâtres, et traverserait le «vestibule pompéien,» pour arriver à l'antichambre lambrissée de bois clair; mais son imagination s'arrêtait là. Il savait que le salon, à l'étage supérieur, avait une grande baie vitrée; mais il ne pouvait se figurer quel parti May en tirerait. Elle supportait sans difficulté les capitonnages violets et jaunes du salon de ses parents, ses tables en imitation de Boule, ses vitrines dorées remplies de Saxe moderne: pourquoi supposer qu'elle désirât chez elle autre chose? Le jeune homme se consola à l'idée d'arranger lui-même son cabinet de travail, qu'il meublerait de ces nouveaux meubles anglais genre «pré-raphaélite,» avec de solides bibliothèques sans portes vitrées.