Tout en réfléchissant ainsi, il essayait de se figurer le milieu où la comtesse Olenska avait vécu, avait souffert, avait aussi, peut-être, goûté de mystérieuses joies. Comme elle avait ri en lui racontant que sa grand'mère Mingott et les Welland s'opposaient à son installation dans un quartier bohème abandonné aux «gens qui écrivent!» En réalité, ce que sa famille désapprouvait, c'était l'originalité d'aller habiter un quartier si peu élégant; mais cette nuance lui échappait, et elle pensait que la littérature était considérée comme compromettante.
Elle, au contraire, n'en avait pas peur, à en juger par les livres qu'on voyait épars dans son salon (à New-York, on ne laissait pas traîner de livres dans un salon). La plupart de ces livres étaient des romans, mais qui avaient cependant éveillé l'attention d'Archer par des noms nouveaux: Paul Bourget, Huysmans, les frères de Goncourt. Il pensait à tout cela en approchant de la porte de Mme Olenska. Il sentait qu'elle était femme à changer en lui toute l'échelle des valeurs, et comprit qu'il serait forcé de se mettre à des points de vue incroyablement nouveaux s'il voulait lui être utile dans ses difficultés présentes.
Nastasia ouvrit la porte en souriant d'un air mystérieux. Sur le banc de l'antichambre étaient posés une pelisse de zibeline, un claque marqué aux initiales «J. B.» et un foulard de soie blanche. Ces élégants articles appartenaient indiscutablement à Julius Beaufort.
Archer était furieux, si furieux qu'il fut sur le point de griffonner un mot sur sa carte et de s'en aller; mais il se rappela qu'en écrivant à Mme Olenska il avait, par excès de discrétion, omis de lui dire qu'il désirait la voir seule. Il ne devait donc s'en prendre qu'à lui si elle avait du monde. Il entra dans le salon, résolu à faire sentir à Julius Beaufort que sa présence était inopportune, et à rester le dernier.
Le banquier se tenait debout devant le feu. Derrière lui, deux candélabres de cuivre, garnis de cierges en cire jaunâtre, retenaient la broderie ancienne dont s'ornait la cheminée. Beaufort plastronnait, les épaules effacées, le poids du corps portant sur un de ses grands pieds, et regardait, en souriant, leur hôtesse assise sur un canapé près de la cheminée. Une table couverte de fleurs formait paravent derrière le canapé; et sur le fond d'orchidées et d'azalées, que Newland reconnut pour venir des serres de Beaufort, Mme Olenska se tenait à demi étendue, la tête appuyée sur sa main, laissant voir, par une large manche ouverte, un bras nu jusqu'au coude.
L'usage voulait que les dames qui recevaient le soir portassent de «simples robes de dîner,» c'est-à-dire une armure de soie baleinée, légèrement décolletée, avec des ruches de dentelles remplissant l'échancrure du corsage et des manches étroites découvrant tout juste assez de poignet pour laisser voir un bracelet en or étrusque ou un lien de velours noir. Mais Mme Olenska, insoucieuse de la tradition, était vêtue d'un long fourreau de velours rouge, bordé autour du cou d'une haute fourrure noire. Archer se rappela avoir vu, lors de son dernier séjour à Paris, un portrait du nouveau peintre Carolus Duran (dont les tableaux faisaient sensation au Salon), qui représentait une dame audacieusement habillée d'une robe fourreau, le cou niché dans la fourrure. Il y avait quelque chose de pervers et de provocant dans l'idée de porter des fourrures en plein salon surchauffé, et dans la combinaison d'un cou emmitouflé avec des bras nus; mais, sans conteste, l'effet était agréable.
—Seigneur!... Trois jours entiers à Skuytercliff!... disait Beaufort de sa forte voix sarcastique, comme Archer entrait. Vous ferez bien d'emporter vos fourrures, et votre boule d'eau chaude aussi.
—Comment! la maison est si froide?... demanda-t-elle, tendant sa main gauche à Archer, qui eut l'impression qu'elle s'attendait à ce qu'il la baisât.
—Non, mais la bonne dame l'est! dit Beaufort en saluant négligemment le jeune homme par un signe de tête.
—Moi, je la trouve si aimable! Elle est venue m'inviter elle-même. Grand'mère dit que je ne dois pas manquer d'y aller.