—Ah! comme tout ici me rend le passé! Je revois tous les hommes en costumes de gosses, et les femmes en petits pantalons brodés, dépassant leurs jupes courtes, dit-elle de son accent étrange, légèrement traînant, et ses yeux cherchèrent de nouveau ceux du jeune homme. Si agréable que fût leur expression, Archer fut choqué qu'ils reflétassent, de l'auguste tribunal qui à l'heure même la mettait en jugement, une image si peu respectueuse. Rien n'était de plus mauvais goût qu'une impertinence mal placée, et il répondit avec une certaine raideur:

—En effet, vous avez été absente très longtemps.

—Oh! des siècles et des siècles! Si longtemps, dit-elle, que je m'imagine déjà être morte et enterrée, et que cette chère vieille Académie me semble être le Paradis.

Ce qui, pour des raisons qu'il ne put définir, parut à Newland Archer une manière encore plus irrespectueuse de décrire la société de New-York.

[III]

Cela se passait invariablement de la même manière: jamais Mrs Julius Beaufort ne manquait de se montrer à l'Opéra le soir de son bal annuel. Pour donner ce bal, elle choisissait avec intention un jour de représentation, marquant ainsi qu'elle dominait de haut les soucis d'une maîtresse de maison, et se reposait sur un état-major de serviteurs stylés pour l'organisation de chaque détail de la réception.

La maison des Beaufort était une des rares habitations de New-York qui possédassent une salle de bal. À une époque où il devenait «province» d'étendre une toile à danser sur le tapis du salon, et de transporter le mobilier à l'étage supérieur, une salle de bal, réservée à ce seul usage, fermée pendant trois cent soixante-quatre jours de l'année, avec ses chaises dorées rangées contre les murs et son lustre emprisonné dans une housse de tarlatane, constituait une incontestable supériorité et rachetait ce que le passé des Beaufort pouvait avoir eu de regrettable.

Mrs Archer, qui aimait à mettre en axiomes sa philosophie sociale, disait: «Nous avons tous quelques chéris dans la racaille.» Encore qu'elle fût osée, la phrase était juste, et plus d'un membre de cette société exclusive en avouait secrètement la vérité. Mrs Beaufort appartenait, il est vrai, à une des plus honorables familles américaines: elle avait été la ravissante Régina Dallas, de la branche de la Caroline du Sud, une beauté sans fortune, lancée dans la société de New-York par sa cousine la folle Medora Manson, qui faisait toujours par bonne intention ce qui n'était pas à faire. Être apparenté aux Manson ou aux Rushworth, c'était avoir «droit de cité» (comme disait Mr Sillerton Jackson) dans la société de New-York; mais ne le perdait-on pas en épousant un Julius Beaufort? En effet, qui était Beaufort? Il passait pour Anglais, il était agréable, bel homme, colère, hospitalier et spirituel. Arrivé en Amérique muni de lettres de recommandation du gendre de Mrs Manson Mingott, le banquier anglais, il s'était créé rapidement une importante situation dans le monde des affaires. Il avait des habitudes de dissipation, une langue mordante, des ascendants inconnus, et lorsque Medora Manson annonça que sa jeune cousine lui était fiancée, on estima que la pauvre Medora ne faisait qu'ajouter une nouvelle folie à la longue liste de ses imprudences.

Néanmoins, deux ans après le mariage de la jeune Mrs Beaufort, sa maison était devenue la plus recherchée de New-York. Personne ne savait exactement comment le miracle s'était accompli. Mrs Beaufort était indolente, passive, les malveillants la disaient même ennuyeuse; mais, parée comme une châsse, couverte de perles, devenant plus jeune, plus blonde, et plus belle d'année en année, elle vivait en souveraine dans son opulent palais et y attirait la société entière, sans même lever son petit doigt chargé de pierreries. Les gens bien informés prétendaient que c'était Beaufort lui-même qui dressait les domestiques, apprenait au chef de nouveaux plats, indiquait aux jardiniers les plantes de serre à cultiver pour les salons, et pour la table, faisait les listes d'invités, préparait le punch de l'après-dîner. En tout cas, son activité domestique s'exerçait dans l'ombre, et on ne le connaissait que sous l'aspect d'un maître de maison hospitalier et nonchalant, qui errait dans ses salons avec le détachement d'un invité, en disant: «N'est-ce pas que les gloxinias de ma femme sont des merveilles? Je crois qu'elle les fait venir de Kew.»

Le succès de Beaufort (tout le monde en convenait) tenait à une certaine manière de s'imposer. Le bruit courait bien qu'il avait dû quitter l'Angleterre, avec la connivence secrète de la banque dont il faisait partie; mais cette rumeur passait avec le reste, quoique l'honneur de New-York fût aussi chatouilleux sur les affaires d'argent que sur les questions de mœurs. Tout pliait devant Beaufort: tout New-York délitait dans ses salons. Il y avait vingt ans qu'on disait: «Je vais chez les Beaufort,» sur le même ton de sécurité qu'on aurait eu pour dire: «Je vais chez Mrs Manson Mingott;» et on avait de plus l'agréable perspective d'y être traité avec des plats et des vins de choix au lieu d'un insipide champagne de l'année, et de croquettes réchauffées.