Mrs Beaufort avait donc, selon l'usage, fait son apparition dans sa loge juste avant «l'Air des Bijoux;» selon l'usage, elle s'était levée à la fin du troisième acte; et, ramenant sa sortie de bal sur ses nonchalantes épaules, elle avait disparu. Ceci voulait dire qu'une demi-heure plus tard le bal commencerait.

La maison des Beaufort était de celles que les New-Yorkais montraient avec fierté aux étrangers, surtout, un soir de bal. Les Beaufort avaient été des premiers qui, au lieu de louer le matériel du bal, avaient à eux un tapis rouge dont leurs domestiques couvraient les marches du perron les jours de réception, et une tente pour abriter les invités à leur descente de voiture. C'étaient eux aussi qui avaient inauguré la coutume d'installer le vestiaire des dames dans le hall au lieu de les faire monter dans la chambre à coucher de la maîtresse de la maison, où elles refrisaient leurs cheveux à l'aide d'un bec de gaz. Beaufort passait pour avoir dit, de son air méprisant, que toutes les amies de sa femme avaient certainement des caméristes capables de veiller à ce qu'elles fussent correctement coiffées avant de sortir.

De plus, la salle de bal formait partie de la maison. Au lieu d'y accéder en s'écrasant dans un étroit couloir,—comme chez les Chivers,—on y arrivait par une pompeuse enfilade de salons, le «vert d'eau,» le «cramoisi» et le «bouton d'or,» d'où l'on voyait déjà scintiller sur le parquet les nombreuses bougies de la salle de bal, et tout au fond, dans les profondeurs verdoyantes d'un jardin d'hiver, des camélias et des fougères arborescentes entremêlant leur feuillage au-dessus des sièges de bambou doré.

Newland Archer, comme il convenait à un jeune homme de son monde, arriva assez tard. Après avoir laissé sa pelisse entre les mains des valets de pied en bas de soie,—les bas de soie étaient une des rares fatuités de Beaufort,—il avait flâné quelques instants dans la bibliothèque tendue de cuir de Cordoue, meublée de Boule et ornée de bibelots en malachite, où quelques messieurs causaient en se gantant: puis il avait rejoint la file des invités que Mrs Beaufort recevait à la porte du salon «cramoisi.»

Archer était décidément nerveux. Il n'était pas allé à son cercle après l'Opéra,—selon la coutume des jeunes élégants,—mais, la nuit étant belle, il avait remonté une partie de la Cinquième avenue avant de prendre la direction de la maison des Beaufort. Il appréhendait nettement que les Mingott n'allassent trop loin, et que, par ordre de la grand'mère, ils n'amenassent au bal la comtesse Olenska.

Le ton des propos échangés dans la loge du cercle lui avait fait comprendre qu'une telle erreur serait grave. Bien qu'il fût plus que jamais décidé à ne pas abandonner la position, son ardeur chevaleresque s'était légèrement refroidie depuis le bref entretien qu'il avait eu avec la comtesse Olenska.

Se dirigeant vers le salon «bouton d'or,» où Beaufort avait eu l'audace d'accrocher l'Amour victorieux (le nu si discuté de Bouguereau), Archer trouva Mrs Welland et sa fille près de la porte de la salle de bal. Quelques couples glissaient déjà sur le parquet luisant, et la lumière des bougies éclairait de tournoyantes jupes de tulle, des têtes virginales enguirlandées de modestes fleurs, les aigrettes audacieuses, les ornements étincelants des jeunes femmes, les plastrons raides et les gants glacés des danseurs.

Prête à se joindre à eux, Miss Welland, ses muguets à la main (elle ne portait pas d'autre bouquet), se tenait à l'entrée de la salle de bal, le visage un peu pâle, les yeux brûlant d'une profonde animation. Un groupe de jeunes gens et de jeunes filles l'entourait. Ils échangeaient, avec force poignées de mains, des rires et des plaisanteries, auxquels Mrs Welland, qui se tenait d'un pas en arrière, accordait un regard d'approbation tempérée. Il était clair que Miss Welland annonçait ses fiançailles, tandis que sa mère adoptait l'air de condescendance et de regret qui convenait en la circonstance.

Archer s'arrêta un moment. C'était sur son désir formel que la nouvelle était annoncée, et cependant ce n'était pas ainsi qu'il eût voulu faire connaître son bonheur. Le proclamer dans la cohue d'une salle de bal, c'était lui ravir le charme de l'intimité qui convient aux sentiments profonds. La joie du jeune homme était si sincère que cette superficielle profanation en laissait l'essence intacte, mais il aurait voulu que la surface même demeurât sans ombre. Ce lui fut une satisfaction de s'apercevoir que sa fiancée sentait comme lui. Elle lui jeta un regard suppliant qui disait: «Souvenez-vous que nous faisons cela parce que c'est bien.» Aucun appel n'aurait pu trouver dans son cœur un écho plus immédiat, mais il eût désiré que la nécessité d'annoncer si vite leurs fiançailles fût venue d'un motif autre que la défense de la pauvre Ellen Olenska.

Dans le groupe qui entourait Miss Welland, on accueillit le jeune homme avec des sourires bienveillants, puis, ayant pris sa part des félicitations, il entraîna sa fiancée au milieu de la salle.