«Si vous saviez quel soulagement c’est pour moi de dire enfin tout ceci à quelqu’un, vous supporteriez que je vous fasse mal! Je ne serai jamais plus aussi isolée, maintenant que quelqu’un d’autre sait ce qui en est.
«Laissez-moi commencer par le commencement. Quand je rencontrai Vincent Rendle pour la première fois, il y a vingt ans, je n’avais pas vingt-cinq ans. De ce jour-là, jusqu’à sa mort, nous avons été d’excellents amis l’un pour l’autre. Il m’a donné quinze années, les meilleures peut-être de sa vie. Le monde entier, vous le savez, trouve que ses plus beaux poèmes furent écrits pendant cette période-là. Je suis censée les avoir «inspirés» et, jusqu’à un certain point, c’est vrai. Dès le début, la sympathie intellectuelle entre nous fut presque complète. Il me semble que mon esprit a dû être pour lui comme un instrument parfaitement harmonieux sur lequel il n’était jamais las de jouer. Quelqu’un me répéta depuis qu’il avait dit une fois que «je comprenais toujours». C’est le seul éloge que je sache qu’il m’ait décerné. J’ignore même s’il me trouvait jolie, quoique je ne suppose pas que ma figure lui déplût, car il avait horreur des gens laids. En tout cas il s’accoutuma bientôt à passer tout son temps avec moi. Il aimait notre maison; notre manière de vivre lui convenait. Il était nerveux et assez irritable. Le monde l’ennuyait et cependant il n’aimait pas la solitude. Il prit donc ses habitudes chez nous. Quand nous voyagions, il nous accompagnait; en hiver, il louait un logement près du nôtre à Rome. En Angleterre, sur le continent, il était toujours avec nous pendant une bonne partie de l’année. Je pouvais lui rendre de petits services pour son travail, je lui devins nécessaire. Lorsque nous étions séparés, il m’écrivait sans cesse; il aimait à me faire part de tout ce qu’il faisait ou pensait, il avait hâte de connaître mon jugement sur chaque livre nouveau qui l’intéressait. Je faisais partie de sa vie intellectuelle. Mon malheur était de désirer être quelque chose de plus. J’étais jeune et je l’aimais, pas parce qu’il était Vincent Rendle, mais parce qu’il était lui-même!
«La société commença tout naturellement à jaser; j’étais la Mrs Anerton de Vincent Rendle! Quand parurent les Sonnets à Silvia, on dit tout bas que j’étais Silvia. Partout où il allait, j’étais invitée. Les gens me recherchaient dans l’espoir d’arriver à le connaître. Pendant mon séjour à Londres, tout le monde était pendu à ma sonnette. Pairesses, douairières, maîtresses de maison ambitieuses, jeunes filles sentimentales, auteurs intrigants, m’accablaient de leurs assiduités. Je jouissais de mon succès, car je savais ce que tout cela signifiait: l’on croyait Rendle amoureux de moi. Et par moments j’arrivais à le croire aussi. Ah! il n’y a pas de phase de folie que je n’aie traversée. Vous n’imagineriez jamais les excuses qu’une femme peut trouver à un homme qui ne lui dit pas qu’il l’aime: arguments pitoyables qu’elle percerait à jour du premier regard, si une autre s’en servait! Mais tout ce temps-là, et au fond, bien au fond de moi, je savais parfaitement qu’il ne m’avait jamais aimée. Je l’aurais su, même s’il avait passé sa vie à me faire des déclarations. Au contraire, je n’ai jamais pu deviner s’il savait ce qu’on disait de nous; il écoutait si rarement, et se souciait si peu des racontars! Il a toujours été honnête et absolument droit avec moi, me traitant comme un homme en traite un autre, et cependant il me semblait quelquefois qu’il devait savoir que je sentais autrement. Il n’en a jamais rien montré. Peut-être n’avait-il rien remarqué, car je suis bien certaine qu’il n’a aucunement voulu être cruel. Il ne m’avait jamais fait la cour. Ce n’était pas sa faute si je désirais plus qu’il ne pouvait me donner. Les Sonnets à Silvia, dites-vous? Mais que sont-ils? Une philosophie cosmique et pas un poème d’amour. Ils sont adressés à La Femme et non à une femme!
«Mais alors les lettres? Ah! les lettres! Eh bien, je me confesserai. Vous avez certainement remarqué çà et là des interruptions, précisément lorsque ces lettres semblaient sur le point de devenir tendres? Tous les critiques, vous vous le rappellerez, louèrent l’éditeur pour sa délicatesse et son bon goût (si rares de nos jours!). Ils le félicitèrent d’avoir omis de la correspondance toute référence personnelle, tous ces détails intimes, qui doivent être tenus sacrés, loin des yeux du public. L’on faisait naturellement allusion aux astérisques dans les lettres à Mrs A... Ces lettres, c’est moi-même qui les ai préparées, c’est-à-dire, que je les ai copiées pour l’éditeur, et que de temps à autre j’y ai glissé une ligne d’astérisques pour donner l’apparence d’une chose supprimée... Vous comprenez? Ces astérisques étaient une supercherie. Il n’y avait rien à supprimer, entendez-vous, rien...
«Il n’y a qu’une femme qui puisse se rendre compte de ce que j’ai traversé pendant ces années; les moments de révolte, où il me semblait que je devais me libérer de tout, jeter à Rendle la vérité au visage et ne jamais plus le revoir. Puis, l’inévitable réaction se produisait: ne pas le revoir semblait la seule chose vraiment intolérable, et je tremblais à l’idée qu’un regard, une parole de moi détruisît l’harmonie de notre amitié. Ah! les heures absurdes où je caressais la chimère qu’il «devait» m’aimer, puisque tout le monde le croyait! Les longues périodes d’accablement où je me figurais ne pas tenir à ce qu’il m’aimât ou non. A ces jours de misère en succédaient d’autres, où notre accord intellectuel était si parfait que j’oubliais tout le reste, dans la joie de me sentir soulevée sur les ailes de sa pensée. Parfois, alors, les cieux paraissaient s’ouvrir...
«Et à travers tout cela, il était un si bon ami! Il avait le génie de l’amitié. Il me prodiguait les marques d’attachement. Oui, vous aviez raison de dire que j’ai eu plus qu’aucune autre femme. Il faut de l’adresse pour aimer[D], dit Pascal, et j’avais tant de sérénité, de gaieté, j’étais si franchement affectueuse avec lui, que je suis presque certaine de ne l’avoir jamais ennuyé, durant toutes ces années. Eussé-je pu en espérer autant, s’il m’avait aimée?
«Il ne faut pas d’ailleurs que vous vous le figuriez perpétuellement attaché à mes jupes. Il allait et venait comme il voulait, et ses caprices étaient tout aussi libres. Il y eut, à un moment, une jeune fille (je vous dis tout), une ravissante créature qui appelait sa poésie «profonde». Elle lui donna Lucile[E] pour son jour de naissance! Il la suivit en Suisse pendant un été entier, et durant tout ce temps où il tournait autour d’elle,—un peu trop ouvertement, d’après moi, pour un grand homme,—il m’écrivait sur sa théorie de la combinaison des voyelles, ou sur ses essais de rénovation de l’hexamètre anglais! Ses lettres étaient datées des endroits mêmes où je savais qu’ils allaient s’asseoir ensemble auprès des cascades, tandis qu’il s’ingéniait à trouver des adjectifs pour la nuance de ses cheveux. Il m’en parla plus tard en toute franchise. Elle était d’une beauté parfaite, et il avait éprouvé une joie très pure à la contempler, mais elle tenait absolument à parler, et son esprit, disait-il, était «tout en coudes». Pourtant, l’année suivante, quand il apprit son mariage, il partit subitement tout seul... C’est précisément alors qu’il publia son Viatique d’amour... Que les hommes sont bizarres!...
«Après la mort de mon mari,—vous voyez que je formule les choses crûment,—j’eus un renouveau d’espoir. C’était parce qu’il m’aimait, me représentai-je, qu’il n’avait jamais parlé, parce qu’il avait toujours espéré faire de moi sa femme, quelque jour, parce qu’il avait voulu m’épargner «la faute». Quelle illusion! Je savais trop bien, dans le cœur de mon cœur, que ma seule chance était dans la force de l’habitude. Il s’était accoutumé à moi, il n’était plus jeune, il redoutait les visages nouveaux et les nouvelles manières d’être, il avait pris son pli. Ne lui serait-il pas plus commode de m’épouser?
«Je ne crois pas maintenant qu’il y ait jamais pensé. Il m’écrivit ce qu’on appelle «une magnifique lettre». Il fut bon, plein d’égards, avec une commisération très correcte... Puis, au bout de quelques semaines, il reprit son ancienne habitude de venir chaque jour, et nos interminables conversations se renouèrent juste où elles avaient été interrompues. J’ai su plus tard que le monde avait trouvé que j’avais fait preuve de «tant de tact», en ne l’épousant pas.
«Nous continuâmes ce petit train pendant environ cinq ans. Peut-être cette période-là fut-elle la meilleure, car j’avais abandonné tout espoir. Et il mourut.