—Je ne penserai rien, ajoutai-je en faisant un dernier effort.
—Dieu vous bénisse! répondit-il.
Mon fils, pendant huit ans j’ai tenu parole. Nous nous vîmes tous les jours, nous mangeâmes, nous marchâmes, nous causâmes ensemble, nous vécûmes comme David et Jonathan, mais sans même jeter un coup d’œil sur le passé.
Comment s’était-il échappé de Milan? Comment avait-il atteint New-York? Je ne le sus jamais. En vrais Italiens, nous parlâmes souvent de la libération de l’Italie, mais jamais de la part qu’il avait pu prendre à cette œuvre. Une seule fois, il lui échappa une question: il me demanda pourquoi j’avais été envoyé en Amérique. Le sang me monta au visage et avant que j’aie eu le temps de répondre, il me fit signe de me taire.
—Je vois, dit-il, c’était l’expiation.
Pendant les premières années, il avait beaucoup à faire; je devinai vite la frugalité de sa vie, à quoi il employait le fruit de son travail. Dans toutes les parties du monde, les exilés italiens mettaient de l’argent de côté pour la grande cause. Roberto avait, à New-York, des amis politiques, et il allait quelquefois dans d’autres villes pour assister à des réunions et faire des discours. Son zèle était infatigable, et sans moi il serait parti souvent mourant de faim, plutôt que de ne pas donner à dîner à un compatriote. J’étais de cœur et d’âme avec lui, mais j’avais tout le poids de la paroisse sur les épaules, et peut-être aussi ma longue expérience des hommes m’avait-elle rendu un peu moins crédule que la charité chrétienne ne le veut; car j’aurais juré sans peine que certains des hommes qui s’attachaient à ses pas n’avaient jamais vu couler le sang autrichien, et auraient volontiers mangé dans la même gamelle que leurs ennemis. Heureusement mon ami ne connut jamais de tels doutes. Il avait autant de foi dans ses compatriotes que dans la cause, et, si quelques-uns de ses protégés dépensaient dans la guinguette voisine l’argent si péniblement gagné qu’il leur avait donné, jamais il ne le soupçonna.
Sa maladie le laissa très affaibli; peu à peu il perdit ses élèves, et les patriotes se refroidirent à mesure que se vidaient ses poches. Vers la fin je l’emmenai demeurer dans ma pauvre mansarde. Il perdait ses forces journellement, toussait beaucoup et passait la plus grande partie de son temps dans la maison. Ce durent être pour lui des jours bien cruels, mais il ne se plaignit pas et me reçut toujours avec une parole enjouée. Lorsque ses élèves l’eurent quitté, et que sa santé l’eût empêché de chercher du travail au dehors, il mit à sa porte une enseigne d’écrivain public, et gagna ainsi quelques sous en servant de secrétaire à mes pauvres paroissiens; mais il lui était pénible de prendre leur argent et la moitié du temps il faisait le travail pour rien. Je savais qu’il lui était très dur de vivre, comme il le disait, à la charge de quelqu’un, et je lui cherchais de l’occupation parmi mes amis les «negozianti», qui lui envoyaient des lettres à copier, des comptes à faire et autres travaux de ce genre; mais nous étions tous pauvres, et ce qu’il gagnait ne suffisait plus à ses modestes besoins.
Ainsi vécut cet homme juste, et c’est ainsi qu’il mourut dans mes bras après huit ans d’exil. Dieu, qui l’avait laissé vivre assez longtemps pour voir Solferino et Villafranca, ne fut jamais plus miséricordieux qu’en lui épargnant le spectacle de Monte-Rotondo et de Mantoue. Mais ce sont des choses dont je n’ai pas le droit de parler. Bien que l’Italie nouvelle n’ait pas réalisé notre rêve, il est écrit que Dieu connaît les siens, et il ne peut méconnaître les cœurs de ceux qui avaient rêvé de la façonner à son image.
Quant à mon ami, je ne doute pas qu’il ne repose en paix; sa vie juste et sa mort sainte plaideront peut-être en sa faveur!...