Jamais ne se sentait-il inquiet ni mécontent. Il goûtait les longues journées silencieuses et vides, pareilles l’une à l’autre comme les perles d’un collier. Il chérissait plus que tout la pensée que le temps ne lui ferait pas défaut pour sauver son âme.

De son âme grand souci lui était venu depuis le jour où un cortège de flagellants avait passé par la ville, faisant étalage de corps émaciés, striés par la discipline, exhortant le peuple à bannir les vains ornements, la bonne chère, le mariage et le lucre, les danses et les jeux, et de ne songer qu’au moyen de se garder des griffes du malin et des rouges brasiers de l’enfer.

Pendant de longs jours, l’image de ce brasier avait hanté l’imagination du petit garçon; tel, à l’horizon d’une plaine, le reflet d’une ville incendiée.

Il lui sembla que les pièges à éviter fussent sans nombre; qu’il y eût, innocentes en apparence, tant de choses coupables. Que pouvait y comprendre un enfant de son âge? Pas un instant n’osa-t-il penser à autre chose, et la scène de pillage et de massacre de laquelle il s’était échappé donnait une consistance réelle à la sanglante vision. Tel était l’enfer, mais mille et mille fois pire! Il savait aujourd’hui l’aspect de la chair tenaillée par le démon, il connaissait les hurlements des damnés, l’odeur des corps brûlés. Comment serait-il possible à un chrétien de soustraire un seul instant de ses jours et de ses nuits à la lutte sans trêve pour échapper à la colère divine?

Peu à peu ce sentiment d’horreur alla s’apaisant, ne laissant subsister qu’une satisfaction sereine au minutieux accomplissement des devoirs religieux.

Son esprit n’avait nulle complaisance naturelle à considérer le mal, et, dans la solitude bénie de sa vie nouvelle, ses pensées s’attachaient de plus en plus au charme de la sainteté. Son désir fut de devenir parfaitement bon et de vivre dans l’amour et la charité envers le prochain. Le plus sûr moyen de demeurer dans ces sentiments à son égard, ne serait-il pas de s’en tenir constamment éloigné?

Tout d’abord, la vie lui fut rude, car en hiver, il éprouva de grandes difficultés à pourvoir à sa nourriture. Il y avait des nuits où le ciel était pareil à une voûte de fer; un vent rauque secouait le bois de chênes dans la vallée, et une terreur gagnait le solitaire, pire que le pire des froids. Mais le temps vint où ses concitoyens et les paysans des vallées voisines connurent qu’il s’était retiré dans la solitude pour y mener une vie de dévotion, et de ce jour, ses peines prirent fin. Car des personnes pieuses lui apportèrent en présent de l’huile et des fruits secs; une bonne femme lui offrit des semences de son jardin; une autre lui tissa une robe de bure; d’autres encore l’eussent muni de toutes sortes de provisions et de hardes, s’il n’eût tout refusé, sauf l’indispensable. La femme des mains de laquelle il avait reçu les graines lui apprit à se faire un petit jardin sur le bord méridional de l’escarpement. Durant tout un été l’ermite transporta de la terre prise au bord du ruisseau; et durant l’été suivant, de l’eau pour entretenir la verdeur du jardinet.

Dès lors, la peur de la solitude s’en fut de lui, car il était occupé tout le jour au point d’avoir grand’peine, la nuit, à chasser le démon du sommeil, celui que saint Arsène l’abbé a signalé comme le plus grand ennemi du solitaire.

Il gardait en sa mémoire bonne provision de prières et de litanies auxquelles s’ajoutaient de longs passages de la sainte messe et d’autres offices. Et il comptait les heures du jour par ses divers actes de dévotion. Les dimanches et fêtes, lorsque le vent portait, il entendait les cloches de la ville natale qui lui permettaient de suivre le culte des fidèles, et de retenir les saisons de l’année liturgique. Si bien qu’à quérir l’eau de la rivière, à bêcher le jardin, à ramasser du bois pour son feu, à accomplir ses devoirs religieux, l’ermite ne connaissait pas un seul instant d’oisiveté. Les premiers temps, pendant les vigiles nocturnes, il avait eu très peur des étoiles, qui semblaient le surveiller d’un regard cruel, comme si elles percevaient la fragilité de son cœur et prenaient mesure de sa petitesse. Mais un jour, un clerc errant qu’il eut l’occasion d’héberger lui donna à entendre qu’au dire des plus savants docteurs en théologie, les étoiles étaient la demeure des esprits bienheureux; et cette idée fut à l’ermite un grand motif de consolation. Même par les nuits d’hiver, lorsque les aigles criaient parmi les pics et qu’on entendait le long hurlement des loups autour des bergeries de la vallée, il ne ressentait plus aucune peur, mais se figurait ces rumeurs comme l’expression des voix mauvaises du monde, il se réfugiait au plus profond de sa caverne. Parfois, pour se tenir en éveil, il composait des laudes en l’honneur de Notre-Seigneur et des saints, et elles lui parurent si plaisantes qu’il craignit de les oublier; si bien qu’après un long débat intérieur, il décida de demander à un prêtre qui venait parfois le visiter en ami de les vouloir bien consigner par écrit. Et le prêtre écrivit les laudes sur un beau parchemin que l’ermite avait séché et préparé de ses mains. Et lorsque l’ermite les vit écrites, elles lui semblèrent si belles qu’il redouta de commettre le péché d’orgueil en les regardant trop souvent. De sorte qu’il les plaça entre deux pierres plates, dans sa caverne, faisant vœu de ne les tirer de là qu’une fois l’an, à Pâques, lorsque Notre-Seigneur est ressuscité et qu’il est séant à un chrétien de se réjouir. Mais, hélas! lorsque Pâques se fit proche, il se vit dans l’attente de la sainte fête, moins à cause de la Résurrection de Notre-Seigneur qu’à cause de l’agrément qu’il allait prendre à relire ses chères laudes, tracées sur beau parchemin. Là-dessus, il fit vœu de ne plus y jeter les yeux que lorsqu’il serait à l’article de la mort.

Ainsi, pendant des années, vécut l’ermite pour la gloire de Dieu et dans la paix de son âme.