A la vérité, il en vint à douter qu’elle eût la moindre vocation pour la vie recluse. Cependant la candeur de son âme lui faisait croire qu’elle pouvait être ramenée au bien si elle se sentait assurée de la liberté. Aussi, après maint débat intérieur (sa promesse lui interdisant de prendre de quiconque avis à cet égard), il résolut de la laisser séjourner dans la caverne jusqu’à ce que quelque éclaircissement lui vînt. Et un jour qu’il lui rendait visite vers l’heure de none (car il avait contracté la pieuse habitude de réciter en sa compagnie l’office du soir), il la trouva donnant des soins à un petit pâtre qu’un vertige avait fait choir d’un rocher au-dessus de la grotte. Privé de sentiment et couvert de sang, il gisait à ses pieds. Et l’ermite vit avec émerveillement l’adresse qu’elle apportait à bander les blessures, et comment elle rendit ses esprits à l’enfant en lui donnant à boire d’une liqueur qu’elle-même avait distillée des simples de la montagne. Le blessé ouvrit les yeux et loua le Seigneur, comme rendu à la vie par l’intervention du ciel. Or, il était de notoriété publique que ce garçon était sujet à des vertiges, et plus d’une fois était tombé cependant qu’il gardait son troupeau.
Et l’ermite, sachant que les grands saints ou les impurs nécromants sont seuls capables de chasser les démons, en vint à craindre que la femme sauvage n’eût usé, à l’égard des esprits, d’exorcismes impies. Mais elle lui donna à comprendre que le mal du pâtre n’avait d’autre cause que l’ardeur du soleil et que de semblables étourdissements étant de fréquente occurrence dans les climats chauds d’où elle venait, elle avait appris, d’une femme experte en drogues, comment y remédier par une décoction du «carduus benedictus» faite dans la troisième nuit de la lune croissante, et sans aucune intervention magique. «Mais, ajouta-t-elle, tu n’auras pas à redouter que j’attire le scandale sur ta sainte retraite, car, grâce aux enseignements de cette même femme, ma propre blessure est à peu près guérie, et demain, au coucher du soleil, je partirai.»
L’ermite, à ces paroles, sentit un poids à son cœur, et il lui parut que, dans le même instant, le regard de l’étrangère s’attristait. Et voici que, soudain, ses doutes furent levés, et il connut quelles étaient les volontés de Dieu à l’égard de la femme sauvage. «Pourquoi, lui dit-il, fuir ces lieux où tu es à l’abri des dangers, et où tu peux prendre soin du salut de ton âme. Serait-ce que tes pieds sont las de ne plus cheminer, ou que ton esprit est assoiffé des propos du siècle?» Elle lui répondit qu’elle n’avait nul désir de voyager et nulle répulsion pour la solitude. «Mais, dit-elle, il me faut bien aller mendier mon pain, puisqu’en cette solitude il n’y a que toi qui me puisse nourrir. De plus, lorsqu’on saura que j’ai guéri le pâtre, les gens curieux et avides de médisance pourront me rechercher et me ramener de force au couvent.»
Alors l’ermite reprit: «Aux temps jadis, lorsque la foi de Notre-Seigneur Jésus-Christ fut prêchée pour la première fois, il y eut de saintes femmes qui s’en furent au désert et y vécurent dans la solitude, pour la plus grande gloire de Dieu et l’édification de leur sexe. Si ton esprit te porte à embrasser une existence à ce point austère, à te contenter de ce que produit le désert, à passer tes jours dans la prière et la veille, il n’est pas impossible que tu puisses faire ainsi réparation du grave péché dont tu t’es rendue coupable, et qu’il te soit permis de vivre et de mourir dans la paix de Notre-Seigneur.»
Ainsi parla-t-il, sachant que si elle le quittait pour retourner à la vie vagabonde, la faim et la peur la pourraient mener à de nouveaux péchés. Tandis qu’en une vie de pénitence et de réclusion peut-être ses yeux s’ouvriraient-ils à son iniquité.
Il la vit troublée par ses raisons et sur le point d’y céder, et d’embrasser une vie de sainteté. Mais soudain elle devint comme frappée de mutisme, les yeux abaissés sur la vallée qui s’ouvrait à leurs pieds. «Un ruisseau coule au fond de ce ravin, dit-elle enfin; m’interdiras-tu de m’y baigner au fort de l’été?—Ce n’est pas de moi, ma fille, mais de la loi de Dieu, que vient cette défense, répondit l’ermite, et vois comme le ciel t’accorde sa miraculeuse protection, car, en la chaude saison, à l’époque de ta frénésie, notre ruisseau est tari, et ta tentation te sera épargnée. Au demeurant, sur ces hauteurs, il n’est jamais de ces excès de chaleur qui affolent le corps, mais, en tous temps, avant l’aube comme à l’angélus, un souffle d’air vif qui rafraîchit à l’égal d’un bain.»
Et, après avoir longuement médité sur ces choses, après avoir reçu derechef l’engagement qu’elle ne serait pas trahie, la femme sauvage se décida à adopter la vie d’anachorète, et l’ermite tomba à genoux, adorant Dieu et se réjouissant à la pensée que, s’il sauvait l’âme de sa sœur, son propre temps d’épreuve serait abrégé.
VI
A partir de ce jour, durant deux années, l’ermite et la femme sauvage vécurent côte à côte, se réunissant pour prier aux grandes fêtes de l’année, mais le reste du temps demeurant séparés, occupés à de pieuses pratiques.
Tout d’abord, l’ermite, connaissant la faiblesse des femmes et leur peu de vocation pour la vie solitaire, avait craint de se voir distrait par le voisinage de la pénitente. Mais elle se tint fidèlement aux instructions qu’il lui donna, évitant de le voir en dehors des fêtes d’obligation, et, lorsqu’ils se trouvaient en présence l’un de l’autre, témoignant d’une attitude à ce point modeste et pieuse, que l’âme de l’ermite y acquit une ferveur nouvelle. Et peu à peu, il lui devint doux de penser que, tout proche de lui encore qu’invisible, un autre être accomplissait aux mêmes heures que lui les mêmes tâches, si bien qu’occupé à cultiver son jardin, à réciter le chapelet, à dire, debout sous les étoiles, l’office de minuit, il se sentait une compagnie dans ses travaux comme dans ses dévotions.