En arrivant à son bureau, il apprit que Sellers, en effet, malade d’une crise de goutte, ne pourrait probablement pas quitter la chambre avant plusieurs semaines.
—Je regrette bien ce contretemps, monsieur Waythorn, lui dit le clerc principal avec un sourire significatif. M. Sellers était désolé à l’idée de vous donner un tel surcroît de besogne en ce moment.
—Oh! cela ne fait rien, se hâta de répondre Waythorn.
Il se réjouissait secrètement de ce travail supplémentaire, et était tout soulagé de penser que, sa journée finie, il lui faudrait, en rentrant, s’arrêter chez son associé.
Comme il se trouva en retard pour déjeuner, il entra dans le premier restaurant qu’il rencontra, au lieu d’aller à son club, et le restaurant étant bondé, le maître d’hôtel le poussa dans le fond de la salle où restait une dernière table inoccupée. A travers la fumée épaisse des cigares, Waythorn ne distingua pas tout d’abord ses voisins, mais en regardant autour de lui il finit par reconnaître Varick. Cette fois, heureusement, ils étaient trop loin l’un de l’autre pour pouvoir causer, et Varick, tourné d’un autre côté, ne l’avait probablement pas vu; mais cette proximité répétée paraissait ironique.
Varick passait pour un fin gourmet. Tandis que Waythorn ne faisait qu’une bouchée d’un repas sommaire, il regarda d’un œil d’envie cet homme qui dégustait lentement chacun des plats qui lui étaient présentés. Waythorn remarqua tout d’abord qu’il se servait délicatement un morceau de camembert crémeux et bien à point; maintenant, il versait son «café double» d’une cafetière en terre brune à deux étages. Il le versait lentement, penchant en avant sa face rubiconde, tandis qu’il tenait le couvercle de la cafetière d’une main blanche et chargée de bagues; puis il allongea l’autre main vers le flacon de cognac posé un peu plus loin, remplit un verre à liqueur, le porta d’abord à ses lèvres, et en versa le reste dans sa tasse.
Waythorn l’observait avec une espèce de fascination. A quoi songeait bien Varick? Ne pensait-il qu’à savourer son café et son cognac? Sa rencontre de la matinée n’avait-elle pas laissé plus de traces dans sa mémoire que sur son visage? Avait-il assez complètement oublié sa femme pour que sa rencontre avec l’homme auquel elle était mariée depuis une semaine à peine ne fût pour lui qu’un simple incident de sa journée?
Tandis qu’il méditait ainsi, une autre idée traversa son cerveau: Varick avait-il jamais rencontré Haskett, comme lui, Waythorn, venait de rencontrer Varick? Cette pensée de Haskett le troubla; il se leva et quitta le restaurant en faisant un détour pour éviter la douce ironie du salut de Varick.
Il était sept heures lorsque Waythorn rentra chez lui. Il se figura que le valet de pied qui lui ouvrit la porte le regardait d’un air narquois.
—Comment va miss Lily? demanda-t-il vivement.