Après avoir baissé le store, Lydia se rassit, laissant toute la longueur du compartiment entre elle et Gannett. A la fin, il s’aperçut qu’elle n’était plus en face de lui et leva la tête.
—J’ai fui le soleil, expliqua-t-elle.
Il la regarda curieusement: à travers le store, le soleil frappait encore son visage.
—Très bien, dit-il tranquillement.
Et, tirant de sa poche un étui à cigarettes, il reprit:
—Vous permettez?...
Ce fut pour elle un repos, un relâche à la tension de son esprit, cette idée qu’après tout, il pouvait fumer!... Mais ce relâche ne fut que d’un moment. Elle n’avait pas grande expérience des fumeurs,—son mari ayant réprouvé l’usage du tabac,—mais elle croyait savoir que dans certains cas les hommes fumaient pour s’étourdir...
Gannett, après une ou deux bouffées, reprit sa lecture.
C’était bien ce qu’elle avait prévu: il craignait de parler tout autant qu’elle. C’était une des misères de leur situation qu’ils ne fussent jamais assez occupés pour que cela nécessitât ou même excusât l’ajournement des discussions pénibles. S’ils évitaient un sujet, c’était évidemment parce que le sujet était désagréable. Ils avaient des loisirs illimités, et toute une accumulation d’énergie mentale à consacrer à la première question qui se présentait; pour eux, tout ce qui était nouveau faisait prime. Lydia avait parfois comme des pressentiments qu’ils en arriveraient à une période de disette où il ne resterait plus rien de quoi parler, et elle s’était plus d’une fois surprise à distiller goutte à goutte ce que, dans la prodigalité de leurs premières confidences, elle aurait débité d’une haleine. Leur silence pouvait donc s’expliquer par le fait qu’ils n’avaient rien à se dire; mais un autre désavantage de leur position, c’était les occasions multiples qui s’offraient à eux de classer les moindres nuances. Lydia avait appris à distinguer entre les silences réels et les silences factices; et à cet instant, sous celui de Gannett, elle découvrait un bourdonnement de paroles auquel ses propres pensées répondaient non moins impétueusement.
Pouvait-il en être autrement, avec cette chose entre eux?... Lydia leva les yeux vers le filet au-dessus d’elle: oui, la chose était là, dans son sac de voyage, symboliquement suspendue sur leurs deux têtes. Il y pensait, à ce moment, tout comme elle; ils y avaient pensé, à l’unisson, depuis qu’ils étaient montés dans le train. Tant que le compartiment avait contenu d’autres voyageurs, ceux-ci avaient mis entre elle et lui comme un écran; maintenant qu’ils étaient seuls, Lydia savait exactement ce qui se passait dans l’esprit de Gannett; elle l’entendait se demander ce qu’il devait lui dire...