Les sautes imprévues de son humeur faisaient le joie et le désespoir d'Ethan Frome. Les caprices de Mattie étaient innombrables comme les tours d'un oiseau sur la branche. Le fait qu'il n'avait pas le droit de montrer ses sentiments et de provoquer, par là même, l'expression de ceux de la jeune fille, l'entraînait à attacher une importance incalculable à chaque nuance de son regard et de ses paroles. Tantôt il se figurait qu'elle devinait son amour, et alors il tremblait; tantôt il était certain qu'elle ne le comprenait pas, et alors il désespérait. Cette nuit même, le poids de toutes ces peines accumulées inclinait la balance du côté de désespoir, et il ressentait d'autant plus douloureusement l'indifférence de Mattie, après l'accès de joie que lui avait causé le renvoi de Denis Eady.
Frome montait la School-House Hill auprès d'elle. Ils marchaient en silence, et ce silence dura jusqu'à ce qu'ils eurent gagné le sentier menant à la scierie. Alors il ne put résister au besoin d'avoir une explication précise.
— Vous m'auriez trouvé tout de suite, si vous n'étiez pas retournée danser avec Denis, — fit-il avec embarras.
Il lui était impossible de prononcer le nom de son rival sans une contraction de la gorge.
— Voyons, Ethan, comment pouvais-je savoir que vous étiez là?
— Après tout, ce que disent les gens est peut-être vrai, — continua-t-il, au lieu de lui répondre.
Elle s'arrêta court, et, dans l'obscurité, il sentit qu'elle s'était soudain tournée vers lui:
— Qu'est-ce qu'ils disent, les gens?
— Il serait assez naturel que vous nous quittiez, — reprit-il, insistant avec lourdeur, tout à sa pensée.
— C'est donc cela qu'ils disent?