Le moment était venu de tenir notre promesse et de quitter Clermont. A quelques kilomètres au delà, nous vîmes une banderole de la Croix-Rouge sur une maison au bord de la route. C’était dans un petit pays, le hameau de Blercourt, composé de chaumières et vacheries éparses, et nous nous arrêtâmes pour demander au médecin-chef si sa formation avait besoin d’être ravitaillée.
Pataugeant à sa suite dans une boue infecte, nous passâmes de l’une à l’autre des chaumières dans lesquelles il avait aménagé son hôpital. Ensuite, comme nous regagnions la grande route, il nous demanda si nous voulions visiter l’église.
Il était près de trois heures: sous le porche, le curé sonnait les vêpres. C’était une petite église sans bas côtés et tout le long de la nef étaient alignés quatre rangs de couchettes de bois aux couvertures brunes. Presque toutes étaient occupées. On y avait mis «les plus mauvais cas» du docteur: peu de blessés, mais beaucoup de fiévreux: bronchites, pieds gelés, pleurésies ou autres maladies contractées aux tranchées, trop graves pour permettre de transporter les malades plus loin. Quelques-uns se retournèrent pour nous regarder entrer, mais la plupart ne bougèrent pas.
Le curé, sortant de la sacristie, arrivait devant l’autel, suivi d’un enfant de chœur. Un groupe de femmes, sans doute les seuls restes de la population civile, et quelques-uns des soldats que nous avions rencontrés dans le village, se tenaient entre les rangées de couchettes. Le service commença. Sous la lumière pâle de cet après-midi sans soleil tout était dessiné en demi-tons, noir, blanc ou gris: les malades immobiles sous leurs couvertures de laine sombre, leurs figures livides sur les oreillers blancs, les vêtements noirs des femmes et la brume argentée de l’encensoir qu’agitait l’enfant de chœur. Seuls, les cierges de l’autel, piquant de leurs points lumineux le crépuscule, et accrochant des étincelles à la chasuble de l’officiant, faisaient comme le pâle reflet d’un couchant d’hiver. D’abord on n’entendit que les répons monotones des vêpres; mais tout à coup le curé entonna les premières paroles du cantique du Sacré-Cœur. Les voix tremblantes des assistants se joignirent à la sienne, et bientôt dans toute l’église résonna le refrain:
Sauvez, sauvez la France;
Ne l’abandonnez pas.
Il s’élevait comme un sanglot au-dessus des corps immobiles étendus dans la nef. «Sauvez, sauvez la France...» Les voix tremblantes des femmes montaient près de l’autel et, du fond de l’église, les mâles accents des soldats reprenaient le refrain. Les corps sur les couchettes restaient toujours sans mouvement, et plus le jour tombait, plus cette église ressemblait à un cimetière paisible à la lisière d’un champ de bataille.
Après que nous eûmes quitté Sainte-Menehould le sentiment de la proximité du front devint plus obsédant encore. Chaque route que nous voyions à notre gauche semblait une artère menant au cœur de la bataille: Varennes, le Four de Paris, le Bois de la Grurie, n’étaient guère à plus de 12 à 15 kilomètres au nord. Sur la route même, les convois d’auto-camions et les trains de munitions s’allongeaient et devenaient plus fréquents. Nous dépassâmes une longue file de «soixante-quinze» et, plus loin, nous vîmes un grand détachement d’artillerie traversant à fond de train un champ. Le mouvement de ravitaillement paraissait incessant: tous les villages que nous traversions regorgeaient de soldats chargeant ou déchargeant des camions; d’autres étaient groupés autour des autobus d’où l’on voyait sortir, à profusion, des pains, des quartiers de bœuf et des conserves.
A mesure que nous approchions de Verdun, le bruit de la canonnade devenait intense, et en passant sous les fers aigus de la herse nous eûmes l’impression d’arriver dans un des derniers avant-postes d’une puissante ligne de défense. La désolation de Verdun n’était pas moins impressionnante que la fébrile activité de Châlons.
La population civile avait été évacuée dès septembre, et bien peu d’entre eux étaient revenus depuis. La plupart des magasins étaient fermés, et presque toutes les troupes étant dans les tranchées, il n’y avait aucune animation dans les rues.
Avant de se mettre en quête d’un logement, le voyageur, ayant répondu à la sentinelle qui garde la porte, est tenu de monter jusqu’au haut de la ville. Là, ses papiers sont vérifiés par l’autorité militaire qui lui délivre un permis de séjour qu’il faut ensuite faire viser par la police. Le principal hôtel de Verdun était bien moins encombré que la Haute-Mère-Dieu de Châlons. Bon nombre d’officiers y prennent leurs repas, mais l’ambiance est tout autre; ici c’est le silence et comme un recueillement passif.