Nous quittâmes Sainte-Menehould vers onze heures, pour arriver avant midi à un village situé sur une hauteur qui dominait tout le pays d’alentour. L’aspect des premières maisons n’avait rien d’anormal: mais la grande rue, après une descente et un tournant, déboucha sur une longue perspective de ruines désolées, restes calcinés de ce qui fut le riant village de Clermont-en-Argonne, mis à mal par les Allemands au début de la guerre. La situation pittoresque de ce petit bourg, au sommet d’une colline, fait paraître plus lamentable encore l’aspect de ses ruines. Il domine tout le pays; et, à travers les frêles arceaux de son église saccagée, on découvre un si radieux paysage! Le charme paisible du lieu a dû ajouter un attrait de plus à la frénésie de destruction des envahisseurs.
A l’autre extrémité de ce qui fut la grande rue s’élève encore un petit groupe de maisons dominé par l’hospice des vieillards. Sœur Gabrielle, qui le dirige, n’a pas quitté ses pensionnaires au moment de la grande panique qui a mis en fuite tous les habitants de Clermont: depuis lors, elle y a recueilli et soigné les blessés qui ne cessent de lui arriver du front voisin. Nous trouvâmes sœur Gabrielle en train de préparer, avec ses religieuses, le déjeuner des malades dans la petite cuisine de l’hospice—cuisine qui lui sert en même temps de salle à manger et de cabinet de travail. Elle insista pour nous offrir une part du repas préparé pour ses vieux, et nous raconta, pendant que nous déjeunions, l’histoire de l’invasion: les soldats allemands enfonçant les portes à coups de crosse, les officiers faisant irruption revolver au poing dans le grand vestibule voûté où elle se tenait parmi ses vieux et ses religieuses.
Sœur Gabrielle est petite, plutôt forte, et pleine d’activité. Sa figure rappelle ces visages vermeils et malins qui se détachent sur les fonds sombres de certains tableaux flamands. Ses yeux sont pleins d’une ardente vivacité, et il y a dans son récit autant de gaieté que de colère. Elle n’épargne pas les épithètes quand elle parle de ces «satanés Allemands»: les religieuses et les infirmières du front ont vu trop de choses pour ménager leurs termes. Malgré toute l’horreur des sinistres journées de septembre, alors que Clermont n’était qu’un vaste brasier, et que ceux des habitants qui n’avaient pas fui étaient à tout instant menacés de mort, aucun des petits détails de la vie quotidienne n’avait échappé à la sœur Gabrielle. Elle nous racontait, par exemple, son embarras pour s’adresser au commandant, «si grand», disait-elle, qu’elle ne pouvait pas voir ses pattes d’épaules. «Et ils étaient tous comme ça», ajoutait-elle avec une petite lueur de gaieté dans les yeux.
Une sœur venait de desservir et nous versait le café, quand une femme entra et nous dit, comme la chose la plus simple du monde, qu’on se battait ferme de l’autre côté de la vallée. Elle ajouta tranquillement, en commençant à laver la vaisselle, qu’un obus venait de tomber tout près de là, et que, si nous voulions traverser la rue, nous pourrions voir la bataille du jardin en face. Nous ne fûmes pas longs à nous y rendre. Sœur Gabrielle nous montra le chemin, montant quatre à quatre les marches de la maison d’en face, et nous rejoignîmes, haletants, un groupe de soldats sur une terrasse gazonnée.
Le canon tonnait sans répit, et nous semblait si proche que nous ne pouvions comprendre comment la colline que nous avions sous les yeux pouvait avoir conservé son paisible aspect de tous les jours. Mais quelqu’un nous prêta une longue-vue, et subitement il nous fut donné de voir nettement tout un coin de la bataille de Vauquois. C’était l’assaut des pentes par l’infanterie française: en bas les traînées de fumée flottant au-dessus des batteries françaises, et au fond, sur les crêtes boisées se profilant sur le ciel pâle, les éclairs rouges et les panaches blancs des pièces allemandes.—Pan! pan! Les canons se répondaient, tandis que l’infanterie, escaladant la côte, s’engouffrait dans le taillis strié de la lueur des coups. Et nous restions là, muets de saisissement de nous trouver, par le plus imprévu des hasards, témoins de l’une des rares luttes visibles de cette guerre souterraine.
Sœur Gabrielle, pour habituée qu’elle fût à de pareils spectacles, suivait avec le plus vif intérêt les péripéties de la lutte. Debout à nos côtés, bien d’aplomb dans la boue gluante, elle tenait la jumelle aux yeux, ou la faisait passer en souriant aux soldats qui l’entouraient. Mais lorsque nous prîmes congé d’elle, son beau sourire s’était éteint, et elle nous dit tristement: «Nous venons de recevoir l’ordre de tenir quatre cents lits prêts pour ce soir...»
La sinistre réalité devait singulièrement dépasser le chiffre annoncé; car, nous l’apprîmes quinze jours plus tard par un communiqué de trois colonnes, la scène à laquelle nous venions d’assister n’était rien moins que le premier acte de la brillante attaque de Vauquois. Ce village haut perché constituait, en effet, une position à laquelle les Allemands attribuaient une extrême importance, en raison de l’abri qu’elle assurait à leurs mouvements au nord de Varennes, et du fait qu’elle commandait la voie ferrée qui, depuis septembre 1914, apportait à leurs armées en Argonne munitions et ravitaillements.
Ils avaient pris Vauquois à la fin de septembre, et, tirant parti de la crête rocheuse où le village est construit, en avaient fait une place presque imprenable. Pourtant les Français, le 28 février, avaient réussi à atteindre le point culminant, et s’étaient emparés d’une partie du village. C’est cette attaque que nous avions pu voir du haut du jardin de Clermont.
Chassées ce même soir par une contre-attaque des positions conquises, les troupes françaises devaient les reprendre de haute lutte après cinq jours de combats. Depuis lors, elles s’y sont maintenues dans une position que l’état-major a définie comme étant de première importance pour les opérations à venir. «Mais à quel prix!» nous disait sœur Gabrielle quand nous la revîmes dix jours plus tard...