Déjeuner avec l’état-major, dans une vieille maison bourgeoise d’une petite ville endormie. Dans le jardin, toute la flore du printemps: acacias, lilas, aubépines, roses banksia. Le long des murs ensoleillés, couraient des plates-bandes rustiques bordées de buis et de lavande. Tout s’épanouissait à la fois: jamais les fleurs n’avaient répondu plus joyeusement à l’appel du printemps.

Au premier étage, le général avait transformé en bureau une chambre à coucher Empire; nous le trouvâmes là, au milieu de bons gros meubles de province tout surpris de se voir couverts de cartes d’état-major, de plans de tranchées, de photographies prises en aéroplane, de tous ces documents de la guerre moderne qui jonchaient tables, lits et sièges. A travers les fenêtres ouvertes on entendait le bourdonnement des abeilles, le murmure du jardin, et l’on devinait, tout près, derrière les murs, d’autres jardins semblables, où rien n’avait interrompu l’ordre monotone de la vie provinciale...

Nous partîmes de bonne heure pour Mousson sur la Moselle, vieille forteresse en ruines sur une colline dominant la ville de Pont-à-Mousson. Notre route se déroulait aux pieds des hauteurs du Grand Couronné, allant du sud-est de Pont-à-Mousson à Saint-Nicolas-du-Port. Pendant tout l’automne dernier ce joli pays n’était qu’un vaste champ de bataille. De ces tristes jours il ne reste d’autre souvenir visible que des croix de bois dans les champs: on ne voit pas de troupes, aucun de ces tableaux de guerre qui donnaient en mars à l’Argonne un aspect si tragique. Ici, au contraire, c’est la vie paisible des champs. La route qui va à Mousson est dominée par un village qui rappelle certains bourgs d’Italie accrochés au sommet d’une hauteur. C’est le point exact où, en août 1914, l’invasion allemande fut définitivement arrêtée et repoussée; et sur cette colline s’élève encore un monument sur lequel on lit cette inscription: «Ici, en l’an 363, Jovinus mit en déroute les hordes des Teutons.»

Un peu avant d’atteindre la hauteur de Mousson nous dûmes laisser l’automobile dissimulée derrière un talus: la route est repérée par les Allemands, et des piétons isolés courent moins de risque qu’une automobile d’attirer leur feu. Nous grimpâmes sous une pluie battante. A l’abri du château nous nous arrêtâmes pour regarder la vallée de la Moselle, les toits d’ardoise de Pont-à-Mousson et le pont détruit qui reliait jadis les deux quartiers de la ville. Seules, les ruines de ce pont nous rappelaient que nous étions si près de la guerre. Le vent était trop fort pour que les batteries pussent tirer. Rien ne laissait deviner que le bois que nous voyions à nos pieds, derrière le toit de l’hospice, était bordé de tranchées ennemies et hérissé de fusils, ni que les collines de l’autre côté de la vallée étaient garnies de canons aux aguets. Et pourtant les Allemands étaient bien là, et entouraient d’un cercle de fer trois côtés de l’éperon où nous nous trouvions: en regardant par l’une des meurtrières des anciennes murailles on avait l’impression de revivre au moyen âge, dans un bourg fortifié, et de dominer, du haut d’un donjon, l’armée des assiégeants. Plus on regardait, plus cette invisibilité de l’ennemi devenait sinistre et menaçante. «Ils sont là, et là, et encore là.» Nous écarquillions nos yeux et n’arrivions à voir que des pentes paisibles et des fermes qui semblaient endormies. C’était comme dans un conte de fées, où les hordes ennemies se seraient transformées en mottes de terre et leurs armes en brins de gazon. Seule, toute proche, en face de nous, une colline pelée en pain de sucre avait un aspect étrange. Un réseau de sillons couvrait ses flancs dénudés: on eût dit d’une gigantesque fourmilière. C’étaient les tranchées françaises, mais on eût cru bien plutôt voir les vestiges inoffensifs d’un campement préhistorique.

Tout à coup un officier, montrant la vallée à l’ouest de ces tranchées, nous dit: «Voyez-vous cette ferme?» Elle était à nos pieds, près de la rivière, et si près que de bons yeux eussent aisément distingué, dans la cour, des personnes ou des animaux, s’il y en avait eu; mais tout y semblait somnoler dans une paix bucolique. «Ils sont là,» dit l’officier; et tout à coup cette inoffensive petite ferme me sembla avoir une figure humaine, grimaçante et haineuse. Jamais la plus furieuse canonnade n’avait évoqué leur présence de façon si saisissante.

A cet endroit, le front de combat et l’ancienne frontière se confondent presque partout; et à travers une éclaircie dans les hauteurs boisées qui cachent les batteries allemandes nous vîmes à l’horizon une grande masse grise se dessiner. C’était Metz, la ville promise, se dressant avec ses clochers et ses tours, comme la bannière mystique qui apparut à Constantin dans le ciel pendant la bataille...

Nous descendîmes à pied, à travers des vignes et des vergers détrempés, jusqu’à Pont-à-Mousson. C’est un hasard météorologique qui nous permit d’y entrer, car le canon parle quand le vent se tait, et alors le pauvre Pont-à-Mousson ne reçoit pas de visites. On se l’explique facilement quand on est dans le jardin du grand monastère des Prémontrés, au bord de la rivière, où sont installés maintenant l’hôpital et le grand asile de la ville. Entre les charmilles de tilleuls et dans les plates-bandes, les obus allemands ont creusé trois ou quatre cratères, dans l’un desquels, pas plus tard que la semaine dernière, une petite fille a trouvé la mort. La façade du bâtiment est criblée comme une cible et percée de part en part par les obus. Pourtant, sous cet abri précaire, la sœur Thérésia, de la même race indomptable que les sœurs de Clermont et de Gerbéviller, a réuni un troupeau varié de soldats blessés dans les tranchées, de civils dispersés par le bombardement, d’éclopés, de vieilles femmes et d’enfants, toutes les épaves humaines de ce coin du front en butte à tant d’orages. Sœur Thérésia ne se déconcerte pas quand les obus pleuvent sur son toit. Le bâtiment est immense; quand une aile reçoit un atout elle réunit ses protégés avec lits et bagages... et en route pour une autre aile... «Je promène mes malades», dit-elle avec calme, comme si elle nous faisait les honneurs du plus moderne des hôpitaux, installé avec tout le dernier confort. Et elle nous guide à travers de longues galeries voûtées, chargées d’ornementations baroques, aux encorbellements soutenus par des figures de saints en stuc qui contemplent avec une solennelle indifférence les couchettes alignées et les longues tables où des éclopés aux yeux hagards s’asseyent pour manger la soupe.

15 mai.

Je viens de voir un être vraiment heureux: un homme qui a trouvé sa vocation.

Au sud-ouest de Nancy est un petit pays qui s’appelle Ménil-sur-Belvitte. Jusqu’ici l’histoire a ignoré ce nom, mais le jour viendra où il sera connu de tous; du moins existe-t-il un homme qui est déjà convaincu de ce fait.