Ménil-sur-Belvitte, aux confins des Vosges, est un village très éprouvé, car on s’y est battu avec frénésie dans le premier mois de la guerre. Les maisons sont dans un bas-fond, derrière lequel le terrain s’élève et forme un plateau couvert de champs de blé qui aboutissent à des pentes boisées: c’est le champ de bataille par excellence, tel qu’il est décrit dans les livres d’histoire. Et c’est bien une réelle bataille, à ciel ouvert, comme dans le bon vieux temps, qui a eu lieu ici. Les Français y repoussèrent les Allemands; mais leur victoire leur coûta cher, et des milliers d’entre eux tombèrent dans les champs de blé dévastés.
L’église du Ménil est une ruine, mais le presbytère a survécu—petite maison modeste au bout de la rue. Le curé nous y reçut et nous mena dans une chambre qu’il a transformée en chapelle. Cette chapelle est aussi un musée de guerre et tout ce qui s’y trouve a rapport à la rencontre qui s’est déroulée dans les champs de blé. Les candélabres de l’autel sont faits avec des obus de 75, l’auréole de la Vierge est un rayonnement de baïonnettes, et les murs sont ornés tant de trophées enlevés aux Allemands que de reliques françaises. Au plafond, le curé a fait peindre une sorte de carte zodiacale et allégorique de toute la région. Le hameau de Ménil-sur-Belvitte en est l’astre principal, Verdun, Nancy, Metz et Belfort les humbles satellites. Mais cette chapelle-musée n’est que l’expression concrète du culte passionné que porte le curé aux glorieux morts. C’est sur le champ de bataille qu’il l’a véritablement exercé. Le combat terminé, il consacra ses soins aux longues rangées de tombes fraîches, les entoura de barrières, y planta des fleurs et de jeunes sapins, marqua soigneusement les noms de ceux qui y reposaient et la date à laquelle ils avaient succombé. Tandis qu’il nous menait de l’un de ces cimetières à l’autre, sa figure était illuminée du bonheur de la vocation accomplie. C’est pour cette belle tâche que cet homme avait été créé: on voit qu’il est né avec le goût de collectionner et de classer, et avec le culte de l’héroïsme et des héros. Dans l’antichambre du presbytère, au mur, j’ai remarqué une caisse de papillons soigneusement étiquetés, reste, sans doute, de ses premiers essais de collectionneur. Ses «spécimens» ont changé, voilà tout: il a passé des papillons aux hommes.
En allant à Ménil, nous nous arrêtâmes au village de Crévic. Les Allemands y sont venus au mois d’août 1914, mais ils n’ont rien saccagé sauf le château. Il est situé dans un parc au bout du village et appartenait au général L..., l’un des meilleurs soldats de France et l’ennemi le plus redouté des Allemands en Afrique. On peut dire, sans exagération, que la fermeté de son attitude et la rapidité de sa décision au mois d’août 1914, ont sauvé le Maroc pour la France. Aussi, Crévic, pourtant si modeste et si ignoré, ne put-il échapper à la fureur des envahisseurs. A peine y furent-ils arrivés que l’officier commandant se fit conduire à la maison du général, dressa dans la cour un bûcher et y jeta papiers, portraits, meubles et souvenirs de famille... après quoi, il fit brûler l’habitation. Assis dans le parc abandonné, devant la ruine lamentable, nous écoutâmes de la bouche du jardinier le récit de cet exploit caractéristique. Le fait qu’aucune autre maison n’a été endommagée à Crévic accentue encore la lâcheté préméditée de cette basse vengeance.
16 mai.
A deux kilomètres à peu près de la frontière allemande (front aussi bien que frontière sur ce point) une colline isolée s’élève des plaines de Lorraine. A l’est on voit une rivière serpenter entre les peupliers. Ce cours d’eau sert de limite entre la République et l’Empire. Par un temps clair comme celui-ci, la vue du haut de cette colline est d’un intérêt saisissant. Au sommet, un canon contre aéroplanes se dresse vers le ciel, guettant l’arrivée des oiseaux ennemis venant de l’est, et tout autour circule une tranchée profonde, ou plutôt un boyau rattachant les postes d’observation les uns aux autres. Dans chacun de ces terriers, ingénieusement blindés et protégés par des claies et des toits, se tiennent deux ou trois officiers d’artillerie aux visages absorbés et tranquilles, qui dirigent par téléphone le tir des batteries nichées dans les bois à plusieurs kilomètres de là. Malgré le mystérieux intérêt de cet endroit, les hommes que j’y vis m’intéressèrent bien davantage. Ils appartenaient visiblement à des classes différentes, et par conséquent n’avaient pas reçu la même éducation; pourtant, leur fraternité de cœur et d’esprit paraissait complète. Ils étaient tous plutôt jeunes, et leurs visages avaient ce caractère que la guerre a donné aux visages français: un caractère d’intelligence plus précise; de volonté plus ferme et de jugement plus sûr; comme si toutes leurs facultés décuplées étaient tendues vers un but suprême, et comme si, ne voyant plus leurs propres intérêts, ils marchaient éblouis par la splendeur de leur haute vision.
De cette éminence, d’où tant d’yeux vigilants sont toujours fixés sur la frontière, nous descendîmes à un village peu éloigné, mais en deçà de la ligne des canons, où l’officier qui commandait le détachement nous offrit le thé dans une charmante vieille maison au jardin en terrasses fleuries. Au bas de ces terrasses, la Lorraine perdue s’étendait jusqu’à l’horizon bleu, et, juste derrière nous, la colline toujours en éveil faisait bonne garde jour et nuit. La douceur de cette heure, la paix de ce jardin rendaient plus accablante encore l’horreur de la sombre tragédie.
Du village, la route descendait vers la forêt, dont nous voyions la tache sombre de là-haut quand nous dominions la plaine. Nous nous arrêtâmes près d’une colonie de huttes d’aspect curieusement exotique qui surgissaient entre les branches. Elles-mêmes présentaient une si fantastique combinaison de gazon, de branches et de feuillages qu’elles semblaient quelque forme transitoire entre l’arbre et la maison. Nous étions dans ce qu’ils appellent au front un «village nègre» des tranchées de seconde ligne. Cette colonie abritée où les hommes se tiennent au repos, est aménagée avec un souci tout particulier du confort: les maisons en partie souterraines sont reliées entre elles par des boyaux profonds et sinueux sur lesquels on a jeté de légers ponts rustiques, et leurs toits, presque au ras du sol, sont faits de mottes de terre presque impénétrables aux obus. Et pourtant ce sont de vraies maisons, avec de vraies portes et de vraies fenêtres sous leurs auvents de gazon; à l’intérieur il y a de vrais meubles, et devant les portes de vraies corbeilles de pensées et de pâquerettes. Dans la hutte du colonel, un grand bouquet de fleurs de printemps s’épanouissait sur la table; et partout c’était la même propreté, le même ordre, la même recherche amusante du joli. Les hommes dînaient assis à de longues tables sous les arbres. Leurs visages fatigués n’étaient pas rasés, leurs uniformes de coupe et de couleurs disparates étaient défraîchis. Ils étaient au repos et de bonne humeur; mais sur la figure de chacun d’eux on retrouvait le caractère qui m’avait frappée là-haut sur la colline. Chaque fois que je vais au front j’ai, en voyant les hommes, la même impression: c’est que l’unique pensée de la Défense de la France vit dans l’esprit et dans le cœur de chaque soldat avec autant d’intensité que dans l’esprit et dans le cœur de leurs chefs.
Nous marchâmes jusqu’à la lisière de la forêt. A travers la palissade de branches qui lui servait de clôture, nous pouvions voir, à un kilomètre environ, de l’autre côté d’un champ, les toits d’un petit village tranquille. Je m’avançai de quelques pas dans le champ; mais je me sentis vivement tirée en arrière. «Prenez garde—ce sont les tranchées.»—Ce qui nous semblait un sillon tracé par une charrue était bel et bien la ligne ennemie; et dans le petit village tranquille les canons français veillaient. Tout à coup, pendant que nous étions là, ils parlèrent. A ce moment même, nous entendîmes ce bruit d’un aéroplane, ce grrr, auquel on ne saurait se tromper, et nous vîmes, bien haut dans le ciel, l’oiseau de malheur comme un point noir. Immédiatement, la mitrailleuse perchée sur la colline se fit aussi entendre. Les hommes quittèrent leur dîner pour essayer de voir quelque chose à travers les arbres; et le taube, se voyant signalé, fit demi-tour et se réfugia derrière les nuages.
17 mai.
Aujourd’hui nous partîmes animés plus que jamais d’un esprit d’aventure.