Jusqu’à présent on nous avait toujours dit à l’avance ce que nous pourrions voir, et jusqu’où l’on nous permettrait d’aller; aujourd’hui, nous nous lancions dans l’inconnu. A partir d’un certain point, nous nous savions absolument entre les mains d’un colonel de chasseurs à pied: notre destinée dépendait de son bon vouloir.
Pour le rejoindre dans les replis des montagnes du sud-est il fallut faire beaucoup de chemin. Un officier d’état-major nous accompagna. Nous dépassâmes les ruines d’une ville bombardée au pied de la montagne; puis, en suivant une vallée étroite bordée de falaises boisées, nous arrivâmes à un endroit où était établi le colonel de la brigade. Après un court colloque entre le colonel et notre officier d’état-major, on nous adjoignit un capitaine de chasseurs et nous repartîmes. Notre route traversait une ville si exposée que notre compagnon du quartier général suggéra qu’il serait peut-être sage de l’éviter; mais notre nouveau guide ne voulut pas nous imposer une telle déception. «Oh! dit-il, l’auto ne s’arrêtera pas. Nous ne ferons que traverser la ville au plus vite.» Et dans l’excès de sa bonne volonté, il nous permit même de ralentir un peu l’allure...
Oh! pauvre ville! quand nous y arrivâmes, par une route labourée d’obus tout récemment tombés, je n’eus aucune envie de m’y arrêter. Je n’avais qu’un désir: partir et effacer ce souvenir de ma mémoire... Ce qui était particulièrement douloureux, c’est que cette ville n’était pas tout à fait morte: au milieu de son agonie il lui restait une faible lueur de vie. Quelques enfants jouaient encore dans ses rues dévastées, sous la surveillance de leurs mères aux visages hâves, qui les guettaient par les portes des caves. «Je sais bien qu’ils ne devraient pas être là, dit le capitaine, mais il y en a environ cent cinquante qui ont tellement supplié que le colonel leur a permis de rester. L’officier commandant a l’œil sur eux, et quand il donne le signal ils rentrent au plus vite dans leurs terriers. Il paraît qu’ils sont très obéissants. C’est à sa demande qu’on leur a permis de rester.»
Nous nous élevâmes de plus en plus dans les montagnes, et peu à peu la beauté du paysage effaça l’horrible vision des angoisses humaines. Nous étions dans des bois de sapins; l’air en était embaumé; le sol exhalait la fraîche odeur de la pluie récente, et de petites cascades faisaient frissonner les branches au-dessus des eaux cachées. Partout, nous ne voyions que la forêt: elle couvrait les collines, descendait dans la vallée étroite, et allait se perdre dans un lointain bleuté. A un tournant, nous rencontrâmes une compagnie de soldats portant des bêches et des sacs à outils: ils allaient creuser des tranchées sur les hauteurs. La vie doit être meilleure ici, dans cet air cristallin, que dans la boue de l’Argonne ou dans les brouillards du Nord, et le vent frais de la montagne donne aux soldats un air de santé.
Nous montâmes toujours, jusqu’à une cime où nous fîmes halte dans un autre «village nègre»: presque une ville cette fois. Des soldats entourèrent l’automobile; chasseurs à pied aux uniformes passés et couverts de la boue des tranchées. C’était un plaisir pour eux que de voir des figures nouvelles, car peu de visiteurs viennent jusque-là, et ils nous accueillirent par un grand cri de «Vive l’Amérique!» «L’Amérique» se sentait heureuse et fière d’être là, dans cette atmosphère de courage et de résistance obstinée. La plupart de ces hommes étaient des réservistes, c’est-à-dire mariés et ayant passé l’âge où le combat passionne. Depuis bien des mois, sur ce côté du front, il n’y a pas eu d’action, pas de grande aventure pour enflammer l’imagination. La vie s’y est écoulée monotone, sans autre but que celui de surveiller et de tenir bon. Nous lisions tout cela sur la figure des soldats; on ne voyait pas dans leurs yeux la flamme d’une fougue impétueuse, mais l’expression réfléchie d’hommes qui savent ce que la patrie attend d’eux, et qui tiendront jusqu’au jour de la victoire ou de la mort.
En attendant, ils avaient tiré le meilleur parti possible de la situation, et s’étaient organisé, dans ce coin de forêt, une colonie qui eût fait la joie d’écoliers en vacances. Il y avait une réelle recherche d’architecture dans leurs constructions rustiques.
Dans le souterrain du colonel, une longue table décorée de tulipes et de lilas était préparée pour le thé. Dans d’autres de ces catacombes hospitalières nous vîmes des rangées de couchettes, des tables servies, des casseroles appétissantes grésillant sur un bon feu. Partout, des inventions ingénieuses de mobilier rustique et de décoration intérieure. Plus loin, un passage conduisait, à travers un fourré de sapins, à un hôpital caché, merveille d’aménagement souterrain.
Pendant que nous causions avec le chirurgien, un soldat rentra, venant des tranchées: un homme barbu, d’âge moyen, dont la mine n’avait rien de martial; une de ces figures comme il y en a par centaines dans la foule en France. Il avait une blessure au crâne qu’on venait de panser, et il était très pâle. Le colonel s’arrêta pour lui poser quelques questions, puis lui dit:
—«Eh bien! ça commence à aller mieux?»—«Oui, mon colonel.»
—«Bon. Dans un ou deux jours, on va penser à retourner aux tranchées, hein?»—«J’y vais de ce pas, mon colonel.»