De part et d’autre, cela fut dit avec une parfaite simplicité. Le colonel ajouta seulement: «Allons, très bien, mon ami,» et il posa sa main affectueusement sur l’épaule de l’homme.

Nous visitâmes ensuite une hutte au toit de gazon «A l’enseigne des artisans ambulants», où deux ou trois soldats modelaient et ciselaient toutes sortes de babioles faites avec l’aluminium des obus allemands. L’un d’entre eux terminait une bague avec deux têtes de faunes finement ciselées; un autre m’offrit un «pickelhaube» microscopique, minutieusement complet dans les moindres détails et incrusté d’un aigle de bronze pris dans un pfennig impérial. Il y a beaucoup de ces fabricants de bagues parmi les soldats du front, et le dessin sobre et archaïque de leurs bijoux est une preuve de la sûreté du goût français. Mais ceux que nous venions de visiter se trouvaient être des orfèvres de Paris qui étaient trop modestes en se qualifiant d’«artisans», et officiers et soldats étaient visiblement fiers de leur ouvrage.

Plus haut, discrètement à l’ombre de la futaie, s’élevait un autre petit bâtiment; un abri en troncs d’arbres, couvrant un autel orné de candélabres et de fleurs. La messe y est dite par un prêtre-soldat au milieu de l’assemblée agenouillée entre les troncs des sapins: c’est la vivante image de la vieille métaphore de la forêt prototype des cathédrales. Tout auprès de la chapelle s’étend le cimetière où chaque jour les hommes déposent quelques-uns de leurs camarades: ceux des pères de famille qui ne rentreront plus au foyer.

L’entretien de ce cimetière est confié tout entier aux troupiers et leur piété a des trésors d’invention pour orner ces tombes. Ils descendent jusque dans la vallée chercher les fleurs dont ils les couvrent, et souvent ils réunissent leurs économies pour placer sur celle d’un camarade favori quelque couronne plus durable, en verroterie ou en métal.

L’après-midi finissait et beaucoup de soldats erraient dans les sentiers entre les tombes. «C’est leur promenade préférée du soir,» nous dit le colonel. Il s’arrêta pour nous montrer l’une de ces tombes, surchargée de mémentos et de couronnes de perles: c’était celle du dernier d’entre eux tombé. «Il a été cité à l’ordre du jour...,» et les soldats qui nous entouraient se redressèrent avec orgueil, comme si l’honneur décerné à leur camarade rejaillissait sur eux tous, et qu’ils fussent désireux de s’assurer que nous comprenions ce qui les rendait si fiers...

«Et maintenant, dit notre capitaine de chasseurs, que vous avez vu des tranchées de seconde ligne, que diriez-vous d’un aperçu d’une tranchée de première?»

Nous le suivîmes plus haut encore, puis nous nous enfournâmes dans un profond fossé de terre rouge qui conduisait aux premières lignes. Pour y arriver il fallait grimper longtemps sous les sapins mouillés, puis escalader la crête de la colline et descendre en zigzag de l’autre côté. Nous marchions un à un, le menton au niveau du haut de la tranchée, sous un abri de branches vertes. Le boyau s’enfonçait avec des détours presque à pic, dans le ravin profond. Soudain, à un tournant, nous arrivâmes à un poste d’observation: le guetteur était là, nous tournant le dos, l’œil rivé à une ouverture ménagée dans la palissade de branches de sapin entrelacées. Au prochain détour, il y avait un autre poste; mais là c’était une mitrailleuse qui veillait de son œil cerclé de fer. Nous étions arrivés à une centaine de mètres des lignes allemandes, cachées comme les nôtres, mais de l’autre côté de l’étroit ravin. On se sentait dans une mystérieuse atmosphère de fièvre produite par le grand silence et par le fait de savoir l’ennemi si proche, derrière les arbres de l’autre pente. Tout à coup, un bruit sec: c’était une balle ricochant contre le tronc d’un arbre à quelques mètres au-dessus de nos têtes.

«Ah! c’est encore le tireur posté dans l’arbre, dit notre guide. Ne parlez plus, je vous prie; il est en face de nous, et dès qu’il entend des voix, il tire. Mais nous finirons bien par le repérer.»

Nous marchâmes en silence jusqu’à un tournant où le boyau s’élargissait; là, des soldats étaient assis sur le bord d’un rocher, aussi calmes que s’ils avaient attendu leurs bocks à la terrasse d’un café du boulevard.

«Pas plus loin, s’il vous plaît,» dit l’officier, en me retenant par le bras; et je m’arrêtai. Nous étions donc réellement dans une tranchée de première ligne! Cette pensée me faisait un peu battre le cœur: mais, sans l’indiscret qui nous écoutait dans son arbre, et qui tira encore un ou deux coups de fusil, et sans le guetteur immobile dont nous voyions le dos dans l’enfoncement de la claie, nous aurions pu nous croire à dix lieues de l’ennemi. Peut-être que le capitaine de chasseurs devina ma déception, car au moment où j’allais revenir sur mes pas il me dit, avec un petit sourire malicieux: «Avez-vous très envie d’aller un peu plus loin?—Oui.—Eh! bien, alors, venez...»