Nous dépassâmes les soldats assis sur le rocher et nous desçendîmes assez longtemps encore, jusqu’aux derniers arbres au fond du ravin. Le tireur s’était tu, et dans le silence profond on n’entendait plus que la chute des gouttes de pluie sur les feuilles. Nous étions arrivés à la fin du terrier, et le capitaine me fit signe que je pouvais risquer un regard au dehors. Au-dessous de moi je vis une prairie étroite d’un vert éclatant et, en face, une falaise boisée qui s’élevait à pic. Rien de plus. La falaise boisée fourmillait d’Allemands: quelques pas à peine nous en séparaient, et cependant tout était enveloppé du silence et de la paix de la forêt. Une fois encore, et pour un instant, j’eus l’impression d’un génie du mal, invisible et pourtant présent, imprégnant tout ce paysage de quelque invisible émanation de haine; mais l’impression se dissipa vite, me laissant en face d’un vallon sans danger ni mystère, comme il y en a tant dans la montagne.

Nous nous mîmes à regrimper la pente, revenant par le même boyau, dépassant les soldats assis, la mitrailleuse et le guetteur immobile. Il nous entendit, laissa l’officier passer, et, tournant la tête avec un signe d’intelligence, dit: «Voulez-vous regarder en bas?» Puis il s’écarta de l’ouverture et nous fit place. De son poste d’observation on dominait le ravin, et regardant entre les branches entrelacées de la palissade on voyait... au fond du ravin paisible, à mi-chemin entre une falaise et l’autre, un uniforme gris gisant par terre. C’était un cadavre allemand.—«Il y a trois jours qu’il est là; ils ne peuvent pas arriver jusqu’à lui pour le reprendre,» expliqua le guetteur. Il reprit son poste d’observation; et je me sentis presque soulagée de savoir que l’ennemi qui était là, de l’autre côté du ravin, n’était pas un monstre intangible mais un adversaire humain qu’on pouvait voir et atteindre.

Le soleil était couché quand nous revînmes à notre point de départ dans le village souterrain. Les chasseurs à pied flânaient le long de la route en bavardant et s’attardaient en groupe autour de notre auto. Il y avait longtemps qu’ils n’avaient vu des figures de l’autre vie, de cette vie qu’ils avaient quittée depuis près d’un an, et où il ne leur avait pas été permis de retourner pour un seul jour. Quand ils nous dirent gaiement adieu, nous sentîmes sous leur bonne humeur et leurs plaisanteries un fond de nostalgie mélancolique; mais nous comprîmes que ce fugitif regret d’un monde qu’ils avaient laissé loin derrière eux passerait bien vite pour faire place à l’unique pensée qui remplit leurs esprits: garder le morceau de France dont on leur a confié la défense. Cette unité de pensée, qui anime tous les soldats français, frappe vivement tous ceux qui ont été au front. L’impression ressort peut-être moins de ce qu’on leur entend dire que du regard qu’on voit dans leurs yeux. Toujours ce regard est là, même quand ils font des plaisanteries de tranchées ou grillent les cigarettes qu’on leur offre; et si on les rencontre inopinément au tournant d’une route, le regard est là aussi. Il n’a pas cessé de nous suivre, ce regard, pendant que nous descendions à travers la forêt à la tombée du jour; et, en longeant le ravin qui sépare les deux armées, nous nous sentions pénétrés de la certitude que de l’autre côté de ce ravin étaient les hommes qui avaient fait la guerre, tandis que de ce côté-ci étaient les hommes que la guerre avait faits.

IV
DANS LE NORD

19 juin 1915.

Sur le chemin de Doullens à Montreuil-sur-Mer, par une radieuse après-midi d’été. Entre deux haies grises de poussière, une route encombrée d’un flot de troupes de toutes armes, arrivant de l’ouest comme un torrent. De temps en temps, un arrêt permettait à notre automobile d’avancer, en se faufilant, de quelques mètres, pour être bientôt obligée de se ranger presque dans le fossé afin de laisser passer un nouveau flot. La poussière était suffocante: mais quel tableau nous avions sous les yeux!

Debout dans la voiture, nous regardions derrière nous pour voir arriver cette avalanche guerrière. Cavalerie, artillerie, infanterie, lanciers, sapeurs, mineurs, ouvriers de tranchées, ambulanciers, tout marchait aussi en ordre que sur un terrain de manœuvres. A travers la poussière, le soleil faisait briller les lances et les flancs lustrés des chevaux, dorait des files interminables de figures radieuses d’énergie, ravivait l’éclat des galons sur les uniformes fanés et donnait des reflets argentés au gris terne des mitrailleuses et des camions. Ces hommes semblaient figurer dans une allégorie splendide: c’était comme si nous voyions, sous l’arc triomphal du soleil couchant, l’apothéose de l’armée française allant tout droit à la gloire!

Enfin, laissant le dernier détachement derrière nous, nous fûmes seuls en pleine campagne. Les champs de l’Artois n’ont pas souffert de la guerre: les fermes aux toits de chaume sommeillent dans leurs jardins fleuris de roses trémières; et près des mares les haies plient sous le poids embaumé des fleurs de sureau. De tous côtés, des champs de blé bordés de bois à perte de vue ondulent comme des vagues, et la lumière semble apporter, dans ses rayons, un souffle léger d’air marin.

La route montait et descendait sans cesse, et notre auto était comme un vaisseau sur une mer houleuse. L’horizon baignait dans un océan de lumière et tant de beauté enveloppait la nature entière que cette armée en marche devenait une vision de légende et d’épopée.

Le soleil s’était couché et le crépuscule s’étendait sur la mer quand nous descendîmes de la ville de Montreuil dans la vallée qu’elle domine. Au bout d’une avenue ombragée les tours d’une ancienne abbaye s’élevaient au-dessus de vergers en terrasses. Ses grilles s’ouvrirent et nous entrâmes dans une cour plantée de buis et de roses. Dans ce coin du moyen âge, tout était silence et recueillement. Des groupes de religieuses toutes blanches ou toutes noires sortaient des profondeurs des cloîtres ou glissaient silencieusement sous l’ombre des voûtes en nous regardant timidement. On se serait cru revenu à un temps lointain où les autos étaient inconnus, et notre voiture aurait pu paraître un monstre fantastique rejeté par la mer, avec les débris de quelque navire échoué sur les côtes barbaresques.