Le soleil se couche, et après un court crépuscule d’été la lune paraît. Sous les fenêtres du couvent, on entend une fontaine chanter dans un jardin clos avec un vieux pavillon de pierre à chaque angle. Au-dessous, des vergers en terrasses jusqu’à une grande plaine qu’on pourrait confondre avec la mer dans le mystère du clair de lune transparent...
20 juin.
Notre route, aujourd’hui, va au nord-est, à travers un paysage si anglais que les uniformes en khaki que nous rencontrons nous paraissent tout à fait à leur place. Les villages eux-mêmes ont un air britannique: mêmes maisons en briques rouges violacées, propres, modestes et pourtant cossues; mêmes jardins fleuris, même paysage avec des champs bordés de haies et des ruisseaux coulant sous des saules; mêmes habitants aux figures honnêtes, rouges et épanouies. Les enseignes des magasins sont écrites dans un langage qui semble tenir de l’anglais et de l’allemand; mais l’architecture des villes est bien française. C’est ce style robuste et sobre des constructions du Nord, où l’on retrouve toujours la grande tradition du pays de France.
La guerre semblait encore si lointaine que nous pouvions nous livrer à ces réflexions tout en roulant à travers le pays. Bientôt cependant nous arrivâmes à un camp d’aviation dont les hangars s’étendaient sur un vaste plateau animé d’une foule de soldats en khaki. Ici tout dénotait une grande activité militaire. Un peu plus loin nous arrivâmes à Saint-Omer. On eût dit une ville anglaise construite autour d’un groupe d’églises françaises: ville grise, propre et vide comme Londres par un dimanche d’été. Au coin des rues, des sentinelles anglaises se tenaient immobiles, toutes prêtes à diriger la circulation des passants, et l’on voyait les banderoles de la Croix-Rouge anglaise et de «St John’s Ambulance» pendues à des maisons dont les façades rappelaient presque celles des clubs de Pall Mall.
En sortant dans les faubourgs l’aspect de la foule sur les ponts des canaux et le long des routes était plus anglais encore. Chaque nation a sa manière de flâner, et rien ne ressemble moins à la flânerie française que la flânerie anglaise. Même si ces jeunes gens n’eussent pas eu des uniformes khaki, et si leurs compagnes n’eussent pas eu ces bonnes figures rougeaudes de campagnardes, on eût reconnu qu’ils étaient des gens du Nord, jouissant tranquillement des douceurs d’un jour de congé sans se presser et sans essayer de mettre les bouchées doubles.
En tournant à l’ouest de Saint-Omer, toujours à travers des pâturages sillonnés de cours d’eau, nous nous trouvâmes en face de deux collines émergeant de la plaine: sur le sommet de l’une d’elles s’élevait un monastère, sur l’autre nous vîmes les murs et les tours d’une petite ville du moyen âge.
En suivant les détours du chemin qui nous y conduisait, un souvenir d’Italie se mêlait à l’impression que nous avions eue d’être tout près de la Manche. La ville dont nous approchions aurait pu, dans un rêve étrange, évoquer à la fois le souvenir de Winchelsea et de San Gimignano: mais dès que nous eûmes franchi les portes de Cassel nous fûmes si pénétrés de sa personnalité que l’idée ne nous vint plus de la comparer à aucune autre ville.
Ce fut sans surprise que nous lûmes dans notre guide que Cassel était la ville d’Europe d’où l’on jouissait de la vue la plus étendue.
Qu’y a-t-il de mieux qu’un horizon sans limites pour faire valoir la beauté d’une cité resserrée dans une étroite ceinture de vieilles murailles?
Notre hôtel était sur l’exquise petite place du Marché avec un hôtel de ville Renaissance d’un côté, et, de l’autre, un palais espagnol en miniature, avec une façade de briques rosées ornée de sculptures grises.