La place était encombrée d’automobiles militaires anglaises et de beaux chevaux qui se cabraient d’impatience. Le restaurant était bondé d’officiers en khaki savourant leur thé sans paraître se soucier du paysage.
Quelle tristesse de constater encore une fois que la guerre et tout ce qui s’y rattache, sauf la mort et la destruction qu’elle entraîne, exalte le sens de la vie, et que les visions guerrières fascinent et stimulent à la fois! «C’était gai et terrible» est une phrase qui revient à tout instant dans la Guerre et la Paix; et la gaieté de la guerre éclatait partout dans la petite ville endormie de Cassel, qu’elle transfigurait en la remplissant du cliquetis des armes et des rires d’une jeunesse virile.
Du parc situé au sommet de la ville nous jouissions d’une autre vue: la plaine s’étendait à l’infini, se perdant dans les brouillards de la mer, et au loin, à travers la brume, on apercevait des villes et des clochers noyés dans la torpeur de l’été. Pendant un moment, tandis que nous les regardions, la vision de la guerre se dissipa comme un décor que l’on change. Mais tout s’assombrit de nouveau pour nous en entendant certains noms prononcés par les soldats anglais appuyés sur le parapet à côté de nous: «Là-bas, c’est Dunkerque», dit l’un d’eux, en nous désignant un point avec sa pipe—«et ici, Poperinghe, juste au-dessous de nous. Furnes est là derrière, et Ypres et Dixmude et Nieuport.» Il nous sembla voir planer sur le paysage ensoleillé l’ange du mal qui porte la mort dans l’ombre de ses ailes...
Plus tard nous remontâmes sur le rocher de Cassel. C’était un soir de pleine lune; et comme les civils n’ont pas le droit de sortir seuls la nuit, un officier d’état-major vint avec nous pour nous montrer la vue que l’on découvre du toit du ci-devant casino, tout au sommet du rocher. Sensation vraiment étrange, après avoir poussé une porte vitrée, que de se trouver dans une vaste salle peinte, et d’apercevoir, dans le mystère du clair de lune, des soldats endormis sur les parquets cirés, tout leur attirail empilé sur des tables de jeux! Nous traversâmes un grand vestibule, où d’autres soldats dormaient dans la demi-obscurité, et, par un long escalier, nous arrivâmes jusqu’au toit. Une sentinelle nous interpella, puis nous laissa passer. La masse sombre de la ville était à nos pieds. Au nord-ouest, une colline escarpée, le Mont des Cats, se dessinait sur le ciel. Rien d’autre ne coupait la ligne de l’horizon, baigné dans la brume et le clair de lune. La silhouette des villes ruinées s’était évanouie, et la paix semblait avoir reconquis le monde. Mais pendant que nous étions là s’élança du brouillard au nord-ouest, une lueur rouge bientôt suivie de plusieurs autres surgissant de différents points éloignés. «Ce sont des bombes lumineuses au-dessus des lignes,» nous expliqua notre guide—et, à ce moment même, plus loin, une lumière blanche s’épanouit comme une fleur tropicale, pour disparaître ensuite dans la nuit. «Une fusée», nous dit-on; et une autre grande lueur fleurit plus bas. A nos pieds, Cassel dormait de son bon sommeil provincial: le clair de lune éclairait ses toits et les arbres de ses jardins, tandis qu’au loin ces fleurs infernales continuaient à s’ouvrir et à se fermer dans le royaume de la mort...
21 juin.
Sur la route de Cassel à Poperinghe. Dans la poussière et la chaleur, dans la confusion de la foule et l’agitation de l’arrière-garde en temps de guerre. La route traverse la plaine, toujours bordée des mêmes haies toutes blanches de poussière et labourée par le passage incessant des innombrables camions automobiles, des voitures chargées de munitions et des ambulances de la Croix-Rouge. Dans l’intervalle, voici des détachements d’artillerie anglaise, avec grand tapage de caissons. Puis défilent, montés sur des chevaux luisants, de jeunes héros de Phidias. Leur jeunesse est si fraîche et si radieuse qu’on se demande comment ils ont pu regarder en face les horreurs de la guerre et jouir encore de la vie. Malgré la poussière, chevaux et cavaliers ont l’air de sortir du bain. Tout le long de la route on voit des camps improvisés, des tentes faites avec des bâches. Des chemises sèchent sur les haies, de l’eau bout sur de grands feux, des hommes se rasent, cirent leurs chaussures, astiquent leurs fusils, graissent leurs selles, polissent leurs étriers et leurs mors. De tous les côtés, c’est une lutte organisée contre la poussière et le désordre. Un jeune soldat appuyé contre la palissade d’un jardin cause avec une jeune fille au milieu des roses trémières. Un vétéran s’amuse à enseigner à un groupe d’enfants les besognes de la vie des camps. Partout on est frappé de voir s’établir les mêmes relations amicales et spontanées entre les soldats et les propriétaires des champs et des jardins.
De la grande route encombrée nous passons au désert de Poperinghe, et nous continuons notre chemin vers Ypres. Les lignes allemandes sont là-bas, invisibles, à notre gauche, au delà des plaines et des moulins à vent, et l’officier qui nous accompagne se penche pour avertir le chauffeur: «Ne cornez pas d’ici à Ypres.» Pourtant il y avait un grand mouvement sur la route, bien qu’on y vît moins de troupes que près de Poperinghe. Mais quand nous dépassâmes le dernier village, pour nous approcher de la ligne basse de maisons que nous voyions devant nous, l’impression de silence et d’abandon s’accentua. Cette ligne de maisons basses, c’était Ypres: tous les monuments qui lui donnaient une personnalité et une physionomie avaient disparu. C’était une ville sans profil.
L’auto glissa à travers les rues d’un faubourg de maisons basses, et s’arrêta à l’abri de quelques bâtiments un peu plus élevés. Une autre voiture militaire attendait là: le chauffeur s’amusait à chercher des reliques dans les ruines des maisons éventrées.
Nous allâmes à pied jusqu’au centre du Marché aux Draps. Nous avions vu d’autres villes évacuées: Verdun, Badonviller, Raon-l’Étape. Mais jamais nous n’avions eu une pareille impression de vide. Pas un être humain dans les rues: d’interminables lignes de maisons semblaient nous regarder par les trous de leurs fenêtres défoncées. Le bruit de nos pas résonnait dans l’infini du silence comme le piétinement d’une foule, nos paroles prononcées à voix basse semblaient porter au loin. Dans l’une des rues, nous rencontrâmes trois soldats anglais qui venaient de sortir un piano d’une maison et le chargeaient sur une charrette. Ils s’arrêtèrent pour nous regarder, et nous les regardâmes aussi. Il nous semblait n’avoir plus vu un être vivant depuis un siècle! L’un des soldats grimpa dans la charrette et, sur ce clavier à demi défoncé, tapota je ne sais quel refrain banal; et ce bruit vulgaire nous fit rire: c’était comme un soulagement.
Nous repartîmes et rentrâmes dans la solitude absolue. Nous avions vu bien des villes démolies, mais aucune ruine ne ressemblait à celle-ci. Les villes de Lorraine ont été ruinées, brûlées, détruites entièrement. Les plus dévastées ressemblent à des carrières; les moins maltraitées rappelaient Pompéi. Rien ne donne une idée d’Ypres telle que l’a faite le bombardement. Les murs extérieurs des maisons tiennent encore debout, si bien que, de loin, on dirait une ville vivante; mais quand on approche, on découvre un cadavre vidé. Plus un carreau aux fenêtres, plus un toit sur les bâtiments. Certaines maisons ont leurs façades tranchées et laissent voir tous leurs étages, comme pour la mise en scène d’une pièce de théâtre: dans ces intérieurs mis à nu, les pauvres pénates semblent cligner des yeux comme des hiboux surpris dans le creux d’un arbre. Tous les souvenirs d’une humble vie de famille sont restés accrochés aux murs. Des photographies démodées de messieurs à favoris se fanent sur des papiers à fleurs; des statuettes religieuses languissent sous des globes de verre; de fausses dentelles pendent sur des canapés de peluche; des brevets jaunissent sur les murs des études et des bureaux.