Tout cela était si paisible, silencieux et intime qu’on n’eût pas été surpris de voir tous ceux qui avaient habité ces intérieurs y revenir pour reprendre leur vie de chaque jour. Mais, crac, les canons recommencent à tonner tout le long des lignes anglaises; et tous ces objets familiers s’agitent et tressautent sur les murs dévastés.

Lorsque la canonnade se fit entendre nous arrivions sur la place de la cathédrale. Ce qui distingue cette ville entre toutes, c’est qu’elle est détruite et reste pourtant debout. Les murs de la cathédrale, la masse imposante du Marché aux Draps, se dressent toujours au-dessus de la grande place avec une majesté dédaigneuse qui impose silence à notre compassion. La noblesse de ces façades, si fières dans la mort, me rappelle une phrase employée par le Ministre des Affaires étrangères de Belgique peu après la chute de Liége: La Belgique ne regrette rien—phrase qui devrait servir de devise à la cité d’Ypres, le jour où elle se relèvera.

Nous allions partir quand nous entendîmes, au-dessus de nos têtes, un bruit d’hélice suivi d’une volée de coups de mitrailleuse. Bien haut dans le bleu, juste au-dessus de la ville morte, un aviatik planait; et tout autour, des centaines de shrapnells éclataient en touffes blanches dans le ciel d’été, comme les flocons de neige miraculeux de la légende italienne. Ils s’élevaient de plus en plus, à la poursuite du taube qui montait plus vite encore, jusqu’à ce que chasseurs et gibier se perdissent dans la brume et que la mitrailleuse se tût. Nous laissâmes Ypres enveloppée du même silence de mort où nous l’avions trouvée.

Nous revînmes à Poperinghe, où mes réfugiées des Flandres m’avaient demandé de chercher pour elles certains coussins pour la fabrication des dentelles. Le modèle est introuvable en France, mais on m’avait dit, avec des indications bien vagues, que j’en pourrais découvrir dans un certain couvent de la ville. Mais lequel?

Poperinghe, quoique peu atteinte par la guerre, est à peu près vide. Tout y est désolé sans désordre: on dirait une ville sur laquelle un mauvais génie aurait jeté un sort. Nous errâmes de quartier en quartier à la recherche du couvent. Enfin un passant nous montra une porte à laquelle nous frappâmes. Une figure apparut derrière le judas levé. Non, il n’y avait là aucun coussin de dentellières, et la religieuse n’avait jamais entendu le nom de l’ordre dont nous parlions. Mais il y avait encore les Pénitentes, les Bénédictines... Essayons...

Nous repartîmes. Une ou deux fois, nous vîmes apparaître aux fenêtres des figures étonnées qui disparurent aussitôt: les rues étaient désertes. Nous arrivâmes à un couvent où il ne restait pas une seule religieuse, mais où il y avait, nous dit le gardien, autant de coussins que nous voudrions. Ce fut un dédale de corridors bleu pâle; un escalier glacial; des chambres qui embaumaient la lavande; une chapelle avec des saints dans des niches entre des bouquets de fleurs en papier. Tout était froid, nu et triste.

Nous arrivâmes à une classe avec des bancs alignés en face d’une statue de la Vierge en manteau bleu. Là, par terre, gisaient des rangées et des rangées de coussins. Sur chacun d’eux un bout de dentelle était commencé; ils avaient été abandonnés par les élèves et les religieuses dans la précipitation de la fuite. Pourtant rien n’avait été laissé en désordre: les coussins étaient symétriquement alignés et un mouchoir était jeté sur chacun d’eux. Cet arrêt méthodique de la vie paraissait plus triste que si tout eût été laissé dans le désarroi: c’était comme le symbole de l’activité paralysée de ce peuple tout entier. Hier, il y avait, dans cette maison, un petit monde de femmes et d’enfants utilement occupé, qui, aujourd’hui, erre sans foyer et sans pain. Et il en est ainsi dans des dizaines et des centaines de villes ouvertes, et dans des milliers de maisons! Les aiguilles du temps ont été arrêtées, le cœur de la vie ne bat plus. Toute espérance, tout bonheur, toute industrie ont été étouffés, non pas pour réaliser quelque grand objet militaire, ou pour abréger les horreurs de la guerre, mais simplement parce que, partout où s’étend l’ombre de l’Allemagne, il faut que tout pourrisse dans sa racine. Et cette après-midi-là, ce fut partout le même spectacle...

La même ombre fatale planait sur Furnes, Bergues et les petits villages voisins. L’Allemagne avait condamné ces pays à mort, et sa malédiction avait pénétré partout, achevant l’œuvre de ses bombes. Il faudrait emprunter le langage des lamentations de la Bible pour donner une idée de ce pays dont la vie s’est retirée.

A la fin du jour, nous arrivâmes à Dunkerque qui s’étendait paisible entre son port et ses canaux. La ville s’était complètement vidée après le bombardement du mois de mai: aucun dégât n’était apparent, et pourtant on sentait partout la même atmosphère maudite. Place Jean-Bart tous les magasins étaient fermés et les cafés déserts, mais l’hôtel restait ouvert. L’idée nous vint que Dunkerque serait un centre commode pour les excursions que nous projetions. Nous décidâmes donc d’y revenir le lendemain soir. Puis, nous repartîmes pour Cassel.

22 juin.