Au réveil, ma première pensée fut: «Comme le temps passe! Ce doit être le 14 juillet!» Je me soulevai dans mon lit en entendant le canon, et peu à peu je me rendis compte que j’étais à l’auberge de l’Homme Sauvage, à Cassel, et que nous étions le 22 juin.

Mais, alors, quoi? Un taube, sans doute! Et tous les canons de la place le bombardaient! En faisant ces réflexions, je m’étais à peu près habillée, j’avais dégringolé l’escalier, tiré les lourds verrous de la porte, et je m’étais élancée sur la place. Il était quatre heures du matin: le moment le plus exquis d’une aurore d’été. Malgré le bruit, Cassel semblait encore endormie. Quelques soldats seulement étaient sur la place. Ils me montrèrent dans le ciel pur un petit nuage blanc derrière lequel, me dirent-ils, un taube venait de disparaître. Évidemment Cassel était blasée sur les taubes et je sentis que mon émoi exagéré n’était pas de saison: je me glissai dans l’hôtel et regagnai ma chambre. Dans l’escalier, je m’arrêtai pour regarder, par une fenêtre, les lignes des toits de la ville et les jardins descendant vers la plaine. Tout à coup, une autre détonation retentit et un panache de fumée blanche s’éleva des arbres fruitiers juste sous la fenêtre. C’était un dernier coup tiré sur le taube fugitif par un canon caché dans l’un de ces tranquilles jardins provinciaux, entre les maisons voisines; sa présence si proche, si bien dissimulée, m’impressionna plus vivement que tout le fracas des mitrailleuses de la forteresse.

Cassel retomba dans le calme de son sommeil; mais une ou deux heures après, dans le silence, éclata un bruit effroyable comme le son de la trompette du jugement dernier. Cette fois, il ne pouvait pas être question de mitrailleuses. L’Homme Sauvage trembla sur sa base et toutes les vitres de mes fenêtres furent ébranlées. D’où pouvait venir ce bruit incroyable et inconnu? Cela ne pouvait être que la voix puissante du gros canon de Dixmude! Cinq fois, pendant que je m’habillais, ce tonnerre secoua mes fenêtres, et l’air vibra d’un bruit que je ne puis comparer—si tant est que l’imagination humaine puisse en supporter l’effort—qu’à celui de tous les rideaux de fer de tous les magasins du monde se fermant tous à la fois. Chose étonnante! L’Homme Sauvage et ses habitants n’en paraissaient pas autrement affectés. Je fis ma toilette, préparai mon bagage et bus mon café comme si de rien n’était, dans l’intervalle de ces effroyables coups de tonnerre.

Nous partîmes de bonne heure pour un état-major du voisinage, et ce n’est qu’en sortant des portes de Cassel que nous vîmes les effets du bombardement: une usine à gaz pulvérisée et un champ de choux transformé en un cratère du Vésuve. Il était assez consolant de constater la grotesque disproportion entre le bruit des bombes et le dommage causé par elles.

Nous eûmes, au quartier général, des détails sur les incidents du matin. On nous dit que Dunkerque avait d’abord été visitée par le taube qui vint repérer Cassel; le grand canon de Dixmude avait ensuite tourné toute sa rage contre le port français. Le bombardement de Dunkerque continuait; et on nous pria, on nous ordonna même, de renoncer à y retourner ce soir.

Après déjeuner, nous continuâmes vers le nord, du côté des dunes. Tous les villages que nous traversions étaient évacués: les uns complètement vides et morts, les autres occupés par les troupes. Bientôt nous vîmes un groupe d’automobiles militaires rangées le long de la route, et nous aperçûmes un champ où manœuvraient des troupes. «C’est l’amiral Ronarc’h» nous dit l’officier qui nous accompagnait; et nous comprîmes que nous avions eu la bonne fortune de nous trouver là au moment où le héros de Dixmude passait en revue les fusiliers marins et les territoriaux dont la magnifique défense avait ajouté de nouveaux lauriers à toutes les gloires de cette ville tant de fois assiégée.

Nous arrêtâmes la voiture et montâmes sur un talus qui dominait le champ. Il faisait grand vent et on entendait distinctement le son du canon venant du front. Le soleil, à travers les nuages de sable que le vent soulevait, éclairait des prairies pâles, de grandes étendues sablonneuses et des moulins à vent gris. On ne voyait rien dans ce désert que cette poignée d’hommes défilant devant les officiers au bord du champ. L’amiral Ronarc’h en grand uniforme, ganté de blanc, se tenait un peu en avant, un jeune officier de marine à ses côtés. Il venait de distribuer des médailles à ses fusiliers et à ses territoriaux, et ceux-ci défilaient devant lui, drapeaux déployés, musique en tête. Chacun de ces hommes était un héros, et il n’y en avait pas un qui n’eût vu des horreurs à faire frissonner les plus braves. Ils avaient perdu Dixmude—pour un moment—mais avaient gagné une gloire immortelle, et l’âme de leur résistance épique avait été cet officier d’aspect tranquille que nous voyions là, droit et grave, en grand uniforme et en gants blancs.

Il faut avoir été dans le nord pour comprendre les liens étroits qui unissent, dans ce pays où le combat est continuel et acharné, les soldats et les officiers qui les commandent. Le sentiment du chef pour ses hommes est presque de la vénération, celui des soldats une tendresse enjouée pour ces officiers qui ont partagé tous leurs dangers. Ce sentiment réciproque se traduit par mille signes insaisissables, mais rien ne l’exprime mieux que la manière dont les officiers prononcent ces deux mots qui reviennent sans cesse sur leurs lèvres: «Mes hommes.»

Après la revue, nous allâmes au quartier de l’amiral Ronarc’h dans les dunes; et de là, après une courte visite, au quartier général d’une autre brigade. Nous étions dans un pays de dunes, où poussaient de frêles tamaris et des bouquets de peupliers courbés par le vent comme des blés. On voyait les toits de quelques villas. Nous nous arrêtâmes devant l’une d’elles et on nous mena dans un salon plein de cartes et de photographies d’aéroplanes. Un des officiers de la brigade téléphona pour demander si la voie était libre pour Nieuport: on répondit que nous pouvions passer. Notre route traversait le «Bois Triangulaire», qui est exposé à un bombardement constant. La plupart des pauvres arbres, grêles comme des fuseaux, gisaient misérablement renversés, et des crevasses noircies et déchiquetées témoignaient de la fréquence des obus. Quand les bombes s’attaquent à de grandes futaies, les beaux troncs étendus ont la majesté d’un temple en ruines; mais il y avait quelque chose de lamentable et de presque humain dans les restes des maigres arbrisseaux du Bois Triangulaire. On eût dit les corps massacrés d’un régiment de tout jeunes soldats.

Quelques kilomètres encore, et nous étions à Nieuport, la plus lamentable des villes-victimes. Elle n’est pas vide comme Ypres: des troupes sont logées dans les caves, et à l’approche de l’automobile nous vîmes des zouaves à la figure épanouie sortir de terre comme des fourmis. Mais Ypres est majestueuse dans la mort; et le pauvre Nieuport a quelque chose de petitement sinistre. Autour du centre admirable de ses monuments du moyen âge, une ville moderne a surgi, et on ne peut rien imaginer de plus étrange que le contraste entre ces rues de maisons mesquines, tortillées comme des papillotes, et les ruines de la cathédrale et du Marché aux Draps. On croirait voir les restes d’un jouet cassé à côté des vestiges d’un cataclysme préhistorique...