Toute l’après-midi se passa à errer dans les rues de La Panne. Les exercices des troupes avaient recommencé, et c’était un spectacle d’une étrange beauté que celui de leurs manœuvres sur la plage. Le soleil était voilé, le ciel menaçant et la mer houleuse: vers le soir, elle prit des teintes de jade et de perle, avec des reflets d’argent terni. Au loin, sur la plage, toute une flotte mystérieuse de barques de pêche était échouée sur le sable, leurs voiles noires gonflées par le vent; elles semblaient avoir débarqué au soleil couchant ces cavaliers noirs qui galopaient tout à l’entour, s’échappant de quelque farouche légende du Nord. Des clairons sur le bord de la mer, la face tournée vers les dunes, les pieds dans la vague, se mirent à sonner: il me semblait entendre l’appel du cor de Roland, retentissant à Roncevaux, dans le combat contre les infidèles. Sur le monticule de sable sous ma fenêtre, la sentinelle solitaire veillait...

24 juin.

Quand on quitte le front, c’est comme si l’on descendait de la montagne. Je ne l’ai jamais éprouvé plus vivement qu’en quittant la Belgique cet après-midi. J’en fus surtout pénétrée en passant devant un groupe de villas, isolées dans une région stérile où un maigre gazon pousse seul dans le sable. Dans l’une de ces villas, depuis près d’un an, deux cœurs ont élevé jusqu’à son sommet l’exemple de la constance humaine: cet exemple a rayonné sur le monde entier. On ne saurait passer devant cette maison sans un sentiment de vénération. Grâce à la chaleur qui s’en dégage, des fois mortes ont miraculeusement ressuscité, des convictions chancelantes se sont raffermies, de fougueux élans se sont transformés en une endurance inépuisable.

En quittant Saint-Omer, nous prîmes un raccourci à travers une campagne accidentée. Ce fut une bonne chance qui nous fit quitter la grande route, car du sommet d’une colline nous vîmes s’avancer vers nous un grand détachement de troupes anglaises et indiennes. Les champs de blé, les bouquets de bois et les hauteurs bleutées de l’horizon baignaient dans une lumière d’argent, et c’est dans cette atmosphère éblouissante que s’avançaient les régiments de cavaliers indiens fins et élancés: sous leurs turbans, leurs figures délicates et altières ressemblaient aux figures des princes sur les miniatures persanes. Puis, vint un long train d’artillerie: des chevaux superbes, des canons roulant avec fracas, et de jeunes Anglais au frais visage, galopant sous la lumière du soleil couchant. Leur défilé semblait ne jamais devoir finir. De temps en temps il était interrompu par un train d’ambulances et de camions, ou arrêté et resserré dans les rues étroites d’un village où enfants et fillettes sortaient pour offrir des fleurs aux soldats, tandis que des boulangers vendaient des pains chauds aux cantiniers. Notre automobile parvint enfin à se dégager de cette foule, et nous montâmes une autre côte, mais ce fut pour rencontrer un autre régiment venant vers nous. Et pendant plus d’une heure cette procession défila, exactement comme la procession de troupes françaises que nous avions rencontrée en allant au nord quelques jours auparavant, et cependant si différente. Il nous sembla que nous avions passé, pour gagner le front du Nord, et repassé encore en le quittant, par une porte étincelante dans le long mur des armées qui gardent le monde civilisé depuis la mer du Nord jusqu’aux Vosges.

V
EN ALSACE

19 août 1915.

Mon expédition à l’est commença par une pointe vers le nord, pour aller près de Reims dans un gros bourg voir en activité l’une des nouvelles unités automobiles de la Croix-Rouge. Une fois l’inspection terminée, nous montâmes dans un vignoble au-dessus de la ville, dominant une vallée où coule une rivière entre une double rangée d’arbres. La première ligne d’arbres suit le canal que tiennent les Français: on y a mis des canons sur des péniches. Derrière se trouve la grand’route, avec les lignes de tranchées françaises; et juste au-dessus, sur l’autre versant, sont les lignes allemandes. Le sol étant crayeux, les positions allemandes sont clairement marquées par deux lignes blanches qui barrent la colline brune. On entendait des coups de feu irréguliers et on voyait, sur les hauteurs, de place en place, la colonne de fumée d’un obus qui éclatait. Quelle impression étrange que d’être là, d’entendre le bourdonnement des insectes dans la douce chaleur de l’été, au milieu d’un pays paisible, lourd des promesses de la vendange prochaine, et de savoir que les arbres qui sont là, à nos pieds, cachent une suite de canons crachant la mort sur les deux lignes blanches de la colline!

Reims nous ramène à la réalité de la guerre par son aspect de mortelle désolation: cette paralysie des villes bombardées est l’un des effets les plus tragiques de l’invasion. On est révolté à la pensée de la désorganisation insensée d’innombrables activités. En comparaison des villes du Nord, Reims est relativement intacte; et cela rend plus cruel et plus frappant encore cet arrêt de toutes ses énergies.

La place était déserte; les maisons qui l’entourent toutes fermées. Et là, devant nous, s’élevait la cathédrale—ou plutôt une cathédrale, car ce n’était plus celle que nous avions toujours connue. C’était une cathédrale, en somme, qui ne ressemblait à aucune autre. Au début du bombardement, la façade ouest était couverte d’échafaudages. Les obus y mirent le feu, et toute l’église fut enveloppée dans les flammes. Maintenant, sur cette place banale de province s’élève une construction si étrange et si belle qu’il faudrait emprunter à l’enfer du Dante, ou à quelque conte oriental, des mots pour décrire la splendeur de cette prodigieuse apparition. L’incendie a coloré les parties basses du monument de tons chauds d’ambre et de sienne brûlée: plus haut, ces harmonies passent par des teintes d’un jaune rosé à des reflets de carmin, pour arriver à un blanc de vieil ivoire jauni: les profondeurs des portails et des niches derrière les statues semblent doublées d’un noir velouté qui met merveilleusement en valeur le relief des sculptures. Le mélange des couleurs sur toute la façade de cette ruine sublime rappelle les tons métalliques de ces rochers du golfe d’Egine iridescents comme le plumage des paons. Et la beauté de cette impression est centuplée par la pensée qu’elle durera si peu: par la triste certitude que c’est la beauté qui poétise ceux qui vont mourir, que chacune de ces statues ainsi transfigurées s’écroulera sous les pluies d’automne, que toutes ces pierres d’or et de corail sont rongées et vont s’effriter. La cathédrale de Reims nous éblouit comme un beau coucher de soleil.

14 août.