Un château de brique et de pierre dans un parc où coule un petit cours d’eau; des gazons, des géraniums, des ponts rustiques et des allées qui serpentent. Combien tout cela paraîtrait bourgeois et tranquille, sans la sentinelle qui arrête notre voiture à la grille!

Devant la porte un collie dort au soleil, et des officiers d’état-major attendent l’heure du déjeuner. A l’intérieur, un salon avec de belles tapisseries, quelques jolis meubles, et les inévitables cartes militaires et photographies d’aéroplanes. A déjeuner, le général, son état-major et un officier du grand quartier général—une douzaine en tout. Et toujours cette même atmosphère de camaraderie, de confiance, de bonne humeur, qui caractérise les officiers des premières lignes. A combien de déjeuners, pendant mes visites au front, n’ai-je pas eu cette même impression!

15 août.

Ce matin, nous partons pour l’Alsace reconquise. Pour des raisons ignorées des civils, ce coin de la vieille nouvelle France a été jusqu’ici inaccessible, même pour d’importants personnages; aussi est-ce avec une émotion toute spéciale que nous prenons le chemin qui va nous y mener.

Nous traversons plusieurs vallées, passant par des villages tranquilles aux pignons couverts de vignes, et tout d’un coup nous nous apercevons que toutes les enseignes des magasins sont écrites en allemand: nous avions franchi, sans nous en apercevoir, l’ancienne frontière et étions maintenant dans la charmante ville de Massevaux.

C’était la fête de l’Assomption, et la messe venait de finir quand nous arrivâmes sur la place de l’église. Les rues étaient remplies de gens bien mis, souriants, paraissant inconscients de la guerre. Aux mains de leurs mamans, des petites filles descendaient les marches de l’église, toutes habillées en blanc, avec des couronnes blanches sur la tête, et portant à leurs cous des paniers où étaient des agneaux frisés ou des vierges blanches et bleues. Des groupes d’officiers causaient avec des bourgeois endimanchés—et, à travers les fenêtres de l’Aigle d’Or, nous pouvions voir les préparatifs plantureux pour le dîner de midi. C’était un tableau heureux et familial de Hansi, dans le cadre traditionnel d’un dimanche alsacien.

Nous achetâmes des provisions à l’Aigle d’Or et partîmes à travers les montagnes dans la direction de Thann. A cette époque de l’année les Vosges sont dans toute la beauté de leur court été. Toute la forêt est sillonnée de cours d’eau et imprégnée d’une fraîcheur embaumée. Nous déjeunâmes paisiblement au soleil sur une pente parfumée de thym, laissant la voiture cachée derrière un rideau d’arbres. En face de nous, s’élevait une colline en pain de sucre couverte de forêts. Cette colline était l’Hartmannswillerkopf, que les deux armées se sont si longtemps disputé, et où les Français se sont victorieusement établis. Tout autour de nous, d’autres collines garnies de canons allemands surveillent la vallée de Thann.

Thann est tout au fond de cette vallée, rétrécie entre des hauteurs: une jolie vieille ville avec un air de prospérité solide qui frappe l’imagination dans ce pays en pleine tourmente.

En suivant la grande rue nous sentîmes de nouveau peser sur nous la tristesse de la guerre. La lumière de cette belle journée d’été en paraissait obscurcie; un frisson nous glaçait malgré la douce chaleur du soleil. Thann est toujours sous le feu des batteries allemandes; les persiennes sont fermées à toutes les fenêtres et les rues sont désertes. Deux ou trois maisons sur la place de la cathédrale ont été éventrées; mais la cathédrale ciselée comme un tabernacle, cette cathédrale qui est l’orgueil de la ville, est à peu près intacte. Quand nous y entrâmes, on chantait les vêpres: de rares fidèles, presque tous en deuil, étaient agenouillés dans la nef. Quel contraste avec l’aspect de Massevaux, dont l’air de fête nous avait charmés, et que nous avions laissé à si peu de kilomètres derrière nous!

Mais, en dépit de ses rues désertes, Thann n’est pas une ville abandonnée: on y sent une vie énergique, toute prête à reprendre son cours dès qu’on aura fait taire les canons allemands. L’administration française, en accord parfait avec la population, veille sur l’activité civile de la ville comme les chanoines de la cathédrale veillent sur les rites de l’église. Beaucoup d’habitants cachés derrière leurs persiennes fermées: ils descendront dans leurs caves, au premier obus. Les écoles, transportées dans un village voisin, comptent plus de deux mille élèves.