Nous avons circulé dans la ville et visité d’énormes caves à vin, devenues d’hospitalières catacombes où se trouve une ambulance, et qui servent aussi de refuge à ceux qui ne possèdent pas de cave. Le quartier industriel, le long de la rivière, n’est qu’une lamentable ruine: c’est sur lui que les canons allemands se sont surtout acharnés. Le commerce de Thann est anéanti; tous ses moulins sont détruits. Mais, contrairement aux villes du Nord, elle a eu la chance de conserver sa silhouette, sa personnalité civique, une physionomie que ses enfants, quand ils reviendront, pourront reconnaître, et qui ranimera leur courage.

Après notre course à travers les ruines, les aimables fonctionnaires de Thann nous proposèrent la charmante diversion d’un carrousel que le ...e dragons devait donner dans le voisinage, et auquel on voulut bien nous inviter. Cela se passait dans une plaine entourée d’un amphithéâtre de rochers comme des gradins d’un cirque. Quelques spectateurs éparpillés, et des vaches ruminant paisiblement, se partageaient ces places: sur le premier gradin, on avait mis un rang de chaises en demi-cercle pour le monde élégant du voisinage.

Dans la plaine avait lieu le carrousel, qui fut plein d’entrain. Les cavaliers, comme toujours dans l’armée française, montaient fort bien. Peu de chevaux pur sang; le plus grand nombre étaient simplement des bêtes de trait du pays qu’on avait dressées: leur agilité et leur souplesse faisaient l’éloge de leurs cavaliers. Les lanciers, en particulier, exécutèrent une marche en musique autour d’un pennon central qui souleva l’enthousiasme du public élégant des premières, aussi bien que celui de la galerie.

Ce public formait, lui aussi, un spectacle plein d’intérêt. Au premier rang, causant avec un groupe de dames, le général de division et son état-major, les officiers des états-majors voisins, et les fonctionnaires civils et militaires du «département du Haut-Rhin» reconstitué. Toutes les classes avaient répondu à cet appel de fête. Nous étions assis au milieu de propriétaires alsaciens et d’industriels de Thann. Beaucoup d’entre eux avaient été chassés de leurs maisons, d’autres avaient vu leurs usines détruites, et tous vivaient depuis un an sur les confins de la guerre la plus cruelle, sous la menace de représailles dont la pensée fait frémir; cependant, le ton général était celui d’une réunion mondaine dans une paisible ville de garnison. Je n’ai rien vu, dans tous mes voyages sur le front, qui donnât une idée plus parfaite de l’éducation française.

La représentation de «haute école» devait être suivie par une exhibition des «moyens de transport à travers les âges», commençant par un char gaulois guidé par un troupier orné de longues moustaches en crin de cheval et couronné de gui. A la fin devait apparaître une automobile dont le moteur aurait été remplacé par un cheval blanc lourd et somnolent. Malheureusement, une averse terrible se mit à tomber pendant les préparatifs de ce numéro sensationnel, et nous dûmes partir sans voir l’arrivée dans l’arène de Vercingétorix suivi de ses guerriers.

16 août.

Dans les montagnes: nous montons et nous descendons pour remonter encore. Départ matinal, et longue route dans une interminable vallée gagnant graduellement les hauteurs de l’est. La voie était encombrée par une procession de camions à bâches traînés par des mules; nous étions sur le chemin d’une place importante des Vosges, et ces convois de provisions ne cessent ni jour ni nuit.

Enfin nous arrivâmes à un village montagnard à l’ombre des sapins, rafraîchi par un torrent glacé venant des hauteurs. D’un côté de la route, une auberge rustique; de l’autre, dans les arbres, un chalet occupé par l’état-major de la brigade. Partout, autour de nous, un mouvement incessant de petits «chasseurs alpins» coiffés du béret bleu et guêtres de cuir. Depuis un an, nous lisions le récit des prouesses de ces héros de la montagne, et maintenant nous nous trouvions au milieu d’eux, heureux de voir leurs visages bronzés et leurs yeux bienveillants et gais. Ils étaient tous pleins de gentillesse, mais très silencieux et timides pour des Français; il paraît que même en France le silence des montagnes engendre la réserve!

On nous amena des mules et nous partîmes pour une longue excursion dans la montagne. Le chemin suivait d’abord des crêtes découvertes, d’où la vue plongeait dans des vallées bleues à travers des forêts de hêtres et de sapins. Au-dessus de la route s’élevaient à perte de vue des pentes boisées où l’on avait établi des écuries pour les mules: on en voyait des centaines rangées sous les arbres dans des stalles creusées à des niveaux différents. Tout près il y avait des abris pour les hommes, et quelquefois un village de «cabanes de trappeurs»: c’est ainsi que les officiers appellent dans ce pays-ci les cabanes construites avec des troncs d’arbres. Il y règne toujours une animation extraordinaire: hommes nettoyant leurs armes, traînant des matériaux pour construire de nouvelles cabanes, lavant ou raccommodant leurs habits; «cuistots» descendant de la cuisine la soupe fumante dans de grandes marmites à deux anses. La cuisine est toujours dans la partie du camp la mieux protégée, et généralement à quelque distance en arrière. D’autres soldats, leur service terminé, flânent par groupes, fumant, bavardant ou écrivant laborieusement à ceux qu’ils ont laissés chez eux avec des stylos rapportés des hôpitaux où ils ont été soignés. Il y en a de penchés sur l’épaule d’un camarade qui a eu la chance de recevoir un journal de Paris; d’autres s’esclaffent ensemble à la lecture des plaisanteries de leur propre journal, l’Écho du Ravin, le Journal des Poilus ou le Diable bleu: feuilles imprimées sur du papier écolier, illustrées de dessins comiques, et débordant de la gaieté des tranchées.

Plus haut, aux confins de la prairie, l’officier qui marchait en tête nous fit signe de descendre de nos mules et de grimper à sa suite. Nous avançâmes, sous les arbres, à travers une palissade de branches entrelacées comme une broussaille épaisse masquant les gueules d’une batterie. Tout autour de nous, dans la forêt, ces grands canons étaient blottis comme des fauves prêts à bondir; et près de chaque canon était son canonnier, fier de son 75 comme un nouveau marié de sa jeune épouse.