Néanmoins, chacun savait qu’en même temps une autre besogne invisible se poursuivait aussi. Ce pays, dont rien ne semblait troubler la tranquillité, était en réalité traversé de courants silencieux et cachés qui le préparaient à la lutte. Ces préparatifs, on les sentait dans l’air calme comme l’on sent un changement de temps dans la douceur embaumée d’une après-midi sereine. Paris comptait les minutes jusqu’à l’apparition des journaux du soir. Ils ne disaient rien ou presque rien, sauf ce que tout le monde déclarait déjà dans le pays entier: "Nous ne voulons pas la guerre; mais il faut que cela finisse!" C’était la seule phrase que l’on entendît. Si les diplomates pouvaient encore éviter la guerre, tant mieux! Personne ne la désirait en France. Ceux qui ont passé les premiers jours du mois d’août dernier à Paris témoigneront de l’accord général sur ce point. Mais vienne la guerre et le pays était prêt, comme l’était le cœur de tous ses enfants.

Le lendemain matin, chez la couturière, les essayeuses fatiguées se préparaient à partir pour leurs vacances habituelles. Elles étaient pâles et anxieuses. Partout, l’atmosphère s’alourdissait d’une appréhension grandissante. Rue Royale, à l’angle de la place de la Concorde, quelques personnes étaient arrêtées devant un bout de papier blanc collé au mur du Ministère de la Marine. On y lisait: "Mobilisation générale." Une nation armée sait ce que cela veut dire! Cependant, les passants rassemblés autour de l’affiche étaient calmes et peu nombreux. Ils lisaient l’annonce et continuaient leur chemin; il n’y avait ni vivats ni gestes. L’instinct de la race l’avait avertie que l’événement était au-dessus de toute expression extérieure. Comme une monstrueuse avalanche, la guerre était tombée en travers de la route de cette nation sensée et laborieuse, rompant ses habitudes, paralysant son industrie, démembrant ses familles et ensevelissant sous un amas de ruines ce mécanisme de la civilisation si patiemment et si péniblement élaboré...

Ce soir-là, dans un restaurant de la rue Royale, assis à une table près d’une des fenêtres ouvertes au niveau du trottoir, nous vîmes s’écouler le flot des foules aux visages nouveaux. En un instant, nous comprîmes ce qu’est une mobilisation: une interruption formidable dans le cours normal des affaires, pareille à la rupture soudaine d’une digue. La rue débordait d’un torrent de gens porté vers les différentes gares. Tous étaient à pied, chargés de leurs bagages, car, depuis l’aube, fiacres, taxis, autobus avaient disparu, réquisitionnés par le Ministère de la Guerre. La multitude qui passait devant notre fenêtre était surtout composée de conscrits, les mobilisables du premier jour, se rendant aux stations accompagnés de leur famille et de leurs amis; mais, parmi eux, il y avait de petits groupes de touristes effarés, se traînant avec des valises et des paquets, leurs malles poussées devant eux, épaves saisies dans le tourbillon qui les emportait au maëlstrom.

Dans le restaurant, l’orchestre en vestes rouges à brandebourgs versait des flots de musique patriotique, et les intervalles entre les plats que si peu de garçons restaient pour servir étaient coupés par l’obligation de se lever pour la Marseillaise, pour le God save the King, pour l’Hymne russe, et puis de nouveau pour la Marseillaise. «Et dire que ce sont des Hongrois qui jouent tout cela!» fit observer un humoriste du trottoir.

A mesure que la soirée s’avançait et que la foule devant notre fenêtre devenait plus compacte, les badauds du dehors se joignirent aux chansons patriotiques. «Allons, debout!» et le couplet héroïque reprenait. Le Chant du Départ était constamment redemandé, et le chœur des spectateurs s’y mêlait avec entrain. Une sorte d’humour tranquille était la note dominante de la masse. De la place de la Concorde jusqu’à la Madeleine, les orchestres des autres restaurants attiraient d’autres rassemblements, et les refrains guerriers s’enchaînaient le long des Boulevards comme leurs guirlandes d’éclairage électrique. C’était une nuit de chants et d’acclamations, sans tapage, mais résolus et vaillants: Paris montrait ses badauds sous leur meilleur jour.

Cependant, derrière le rideau de flâneurs, le flot des conscrits coulait toujours: les femmes, les familles cheminaient à côté d’eux, portant toutes sortes de sacs et de paquets improvisés. De cette apparente confusion sortait une impression de fermeté joyeuse. Les visages se succédant sans interruption devant nous étaient graves, mais non tristes. Tous ces adolescents, ces jeunes hommes, semblaient savoir ce qu’ils avaient à faire et pourquoi ils allaient le faire. Les plus jeunes paraissaient avoir grandi soudain: ils étaient devenus des êtres responsables; ils comprenaient l’enjeu à risquer, et ils étaient prêts.

Le lendemain, l’armée des touristes d’été fut immobilisée pour laisser partir l’autre armée. Plus de ruées vers les gares, plus de pourboires alléchants aux concierges, plus de courses vaines en quête de fiacres, plus de longues heures d’anxieuse attente chez Cook. Aucun train ne s’ébranlait plus, sauf pour emporter des soldats, et les civils qui n’avaient pu, à coups de pourboires ou à coups de coude, arriver à s’introduire dans quelque interstice des voitures bondées quittant Paris la veille au soir, devaient s’en retourner à leur hôtel par les rues brûlantes... et patienter. Et ils retournaient ainsi par centaines, déçus et pourtant à demi soulagés, au vide sonore des halls privés de portiers, des restaurants dénués de garçons, des ascenseurs immobilisés, à la vie bizarre et décousue d’hôtels élégants réduits soudain aux promiscuités et aux expédients d’une pension du quartier Latin.

Pendant ce temps, il était curieux d’observer la paralysie progressive de la ville. De même que les autobus, les taxis, les fiacres et les camions avaient disparu, de même les agiles bateaux-mouches avaient quitté la Seine. Les chalands étaient partis, eux aussi, ou bien ne bougeaient plus: chargement et déchargement avaient cessé. Les monuments semblaient plus grands: chaque ouverture architecturale encadrait le vide, chaque avenue s’allongeait vers des distances désertes. Dans les parcs et les jardins, personne ne ratissait les allées ni ne taillait les bordures. Les fontaines dormaient dans leurs vasques, les moineaux affamés voletaient çà et là, et des chiens sans maître, tirés de leurs habitudes quotidiennes, rôdaient avec inquiétude, cherchant des yeux familiers. Dans les veines de Paris, si intensément conscient, mais plongé dans une si étrange léthargie, il semblait qu’on eût injecté du curare.

Le lendemain, 2 août, de la terrasse de l’hôtel de Crillon, on put apercevoir quelques faibles indices d’un retour à la vie. De temps à autre, un taxi ou une auto de maître traversait la place de la Concorde, conduisant des soldats à la gare. D’autres conscrits en détachements défilaient à pied avec armes et bagages, bannière en tête. Un de ces détachements s’arrêta devant la statue voilée de crêpe de Strasbourg et déposa une couronne à ses pieds. En temps ordinaire, cette manifestation aurait aussitôt attiré un rassemblement, mais, au moment même où l’on aurait pu s’attendre à ce qu’elle provoquât une explosion patriotique, elle n’excita pas plus d’attention que si l’un des soldats se fût détourné pour donner un sou à un mendiant. Cette apparente indifférence s’expliquait aisément. Quand une nation armée mobilise, tout le monde est occupé, et occupé d’une façon précise et pressante. Les combattants ne sont pas seuls à être mobilisés; ceux qui restent le sont aussi. Pour chaque famille française, pour chaque homme, chaque femme, la guerre entraîne une réorganisation complète de la vie. Presque inaperçu, le détachement de conscrits déposa son offrande aux pieds de la statue et s’éloigna...

Quand nous jetons un regard en arrière sur ces premiers jours de la guerre à Paris, nous les voyons dans leur cadre de grande architecture, sous des ciels d’été, éclairés d’une lumière idéale. L’éveil soudain de la vie nationale, l’oubli de tout souci médiocre, allégeait l’atmosphère morale: on croyait lire l’Épopée de la guerre, et non en vivre les dures réalités.