Quelque chose de ce sentiment d’exaltation semblait pénétrer les foules dont le courant descendait et remontait les Boulevards jusqu’à une heure avancée de la nuit. Toute circulation de véhicules avait cessé, sauf celle des rares taxis réquisitionnés pour transporter aux gares les conscrits, et le milieu des Boulevards était aussi grouillant de piétons qu’une place de marché dans une ville italienne, un dimanche matin. Le vaste flot oscillait lentement, dans des directions contraires, s’ouvrant de temps à autre pour livrer passage à une des légions de volontaires qui se formaient à tous les coins: Italiens, Roumains, Américains du Sud, Américains du Nord—chacune de ces légions ayant en tête son drapeau national, et saluée d’acclamations sur son chemin. Mais les acclamations mêmes étaient discrètes. Paris refusait de se laisser arracher à sa sérénité voulue. On sentait quelque chose de noblement conscient et consenti dans l’état d’esprit de cette paisible multitude. Pourtant la foule était mêlée, faite de toutes les classes, depuis l’écume des boulevards extérieurs jusqu’à la fleur des restaurants à la mode. Deux jours auparavant, ces gens s’ignoraient ou croyaient se détester, étrangers comme des ennemis séparés par une frontière. A présent, tous, travailleurs ou oisifs, mendiants, poètes, honnêtes gens ou aventuriers, se coudoyaient dans une instinctive communauté d’émotions. Le peuple, heureusement, prédominait. Ce sont les visages d’ouvriers qui font le mieux dans ce genre de foule, et il y en avait des milliers, chacun illuminé par la flamme de la passion comme par l’éclair du magnésium. Je me souviens surtout des femmes au front sérieux, au regard exalté; et aussi de ce petit fait caractéristique que presque toutes avaient songé à amener leur chien. Les plus gros de ces aimables compagnons, perdus entre les jambes de la foule, ne voyaient pas grand’chose; mais les petits s’étaient nichés dans le creux d’un bras, et des centaines de museaux camards ou pointus, lisses ou laineux, bruns, gris, noirs ou tachetés, contemplaient le spectacle avec le calme avisé du brave toutou parisien. C’était certainement un bon signe que l’on n’eût pas oublié le chien ce soir-là.

Nous avions vu, de façon saisissante, ce qu’est la vie pendant une mobilisation; maintenant nous allions apprendre que la mobilisation n’est qu’une des manifestations de la loi martiale, et que la loi martiale ne facilite pas la vie... tant qu’on n’a pas l’habitude. D’abord, il sembla au civil neutre que le but principal de cette loi était le plaisir capricieux de compliquer l’existence; et sous ce rapport elle excellait en raffinements d’ingéniosité. Les instructions commencèrent à pleuvoir sur nous après l’accalmie des premiers jours: instructions sur ce que nous devions faire et ce que nous devions ne pas faire, pour obtenir que l’on tolérât notre présence et pour assurer la sécurité de notre personne. En premier lieu, les étrangers ne pouvaient rester en France sans donner satisfaction aux autorités quant à leur nationalité et à leurs antécédents, ce qui nécessitait des visites répétées et inutiles aux chancelleries, aux consulats, aux commissariats de police, chaque endroit regorgeant d’une telle foule de postulants qu’il était impossible d’y pénétrer. Entre ces vains pèlerinages, le voyageur impatient de partir avait à cheminer péniblement jusqu’aux gares éloignées, d’où il revenait ahuri par des renseignements contradictoires et découragé par la déclaration que même les billets de chemin de fer—s’il était possible de s’en procurer—devaient être visés par la police. Il y eut un moment où il semblait au voyageur que ses pensées les plus intimes devaient être soumises à ce visa fantôme; et pour arriver à l’obtenir il fallait, pendant des heures infructueuses, suer, suffoquer, s’écraser dans des escaliers sordides, au milieu d’innombrables compagnons de misère. En outre, peut-être était-on à court d’argent, et fallait-il en demander par dépêche. Oui! Mais câblogrammes et télégrammes devaient être également visés, sans que pour cela l’envoi en fût garanti. Puis, défense d’user de code pour les adresses; et le nombre invraisemblable de mots nécessités par une adresse à New-York semblait se multiplier à mesure que les francs disparaissaient de votre poche. Enfin, le câblogramme parti, ou bien il se perdait en route, ou bien, s’il arrivait à destination, après bien des jours d’anxieuse attente on recevait la réponse désespérante: «Impossible à présent. Faisons tous nos efforts.» Il est juste d’ajouter que ces démarches fastidieuses étaient grandement facilitées par la soudaine amabilité du fonctionnaire français, qui, rompant sans doute pour la première fois avec la longue tradition administrative, se montrait bienveillant et empressé...

Heureusement, ces allées et venues vous obligeaient à parcourir continuellement les belles rues désertes, chaque jour plus désertes et plus belles dans leur solitude d’été. Jamais les après-midi de Paris ne s’étaient enveloppées d’un ton gris-bleu si doux; jamais les couchers de soleil n’avaient ainsi transformé en une féerique Carthage de Didon les hauteurs banales du Trocadéro; jamais, surtout, la lune n’avait si lumineusement crû et décrû dans la sérénité des nuits. La Seine elle-même embellissait encore de son mystère tout cet ensemble de beauté. Délivrée des embarcations qui les sillonnaient, ses flots aux petites ondes pressées s’aplanissaient en longues nappes soyeuses où les quais et les monuments pouvaient enfin contempler leur image intacte. Le soir, les feux de luciole des bateaux avaient disparu, et le reflet des réverbères s’allongeait en banderoles d’or rouge et violet, qui ondulaient sur les eaux calmes comme les feuilles fuselées d’immenses plantes aquatiques.

Puis la lune se levait et prenait possession de la ville, la purifiant de ses laideurs quotidiennes, l’apaisant, l’agrandissant et lui rendant ses lignes idéales de force et de beauté. Il y avait quelque chose d’étrangement émouvant dans ce nouveau Paris des premiers soirs d’août, exposé et pourtant si serein, que sa beauté seule semblait défendre.

Ainsi, peu à peu, nous prîmes l’habitude de vivre sous la loi martiale. Les premiers jours d’effarement une fois passés, les incommodités furent si légères que l’on se sentait presque honteux de n’avoir pas à souffrir davantage, de n’être pas appelé à servir la cause par quelque plus grand sacrifice de confort. La première semaine, plus des deux tiers des magasins avaient fermé, la plupart portant sur leurs devantures l’inscription: «Pour cause de mobilisation»; mais il en restait assez d’ouverts pour satisfaire à tous les besoins ordinaires, et la fermeture des autres prouvait de combien de choses on pouvait se passer. Les provisions étaient aussi bon marché et aussi abondantes que jamais, bien que, pendant une certaine période, il fût plus facile d’acheter des aliments que de les faire accommoder. La plupart des restaurants étaient fermés, et souvent on avait à errer longtemps avant de trouver un repas, et à attendre plus longtemps encore avant qu’il fût servi. Quelques hôtels vivaient encore d’une vie hésitante, galvanisés de temps à autre par l’arrivée de voyageurs fuyant la Belgique ou l’Allemagne; mais la plupart avaient fermé ou s’étaient hâtivement transformés en hôpitaux. Ce furent les inscriptions au-dessus de l’entrée de ces hôtels qui troublèrent pour la première fois l’harmonie rêveuse de Paris. En une nuit, sembla-t-il, toute la ville se trouva marquée du sceau de la Croix-Rouge. Un bâtiment sur deux étalait sur sa façade la bande rouge et blanche avec les mots Ouvroir ou Hôpital. Il y avait quelque chose de sinistre dans ces préparatifs en vue d’horreurs auxquelles on ne pouvait pas encore croire, ces bandages que l’on disposait pour des membres encore intacts et sains, ces oreillers que l’on alignait pour des têtes qui se dressaient encore vigoureuses. Mais ces signes avertisseurs, tout en soulignant les douleurs à venir, ne rompirent pas l’enchantement qui enveloppait Paris. Les premiers jours de la guerre étaient pleins d’une sorte de confiance exempte de sottise ou de jactance, mais pourtant aussi différente que possible de la ténacité clairvoyante que l’expérience des mois suivants allait développer.

Il est difficile de décrire sans apparente exagération l’état d’esprit du début de la guerre: l’assurance, l’équilibre, cette sorte de fatalisme souriant avec lequel Paris allait à sa tâche. Quelquefois, par les beaux soirs de lune, cette influence semblait émaner de la beauté de la saison et du religieux silence de la capitale. La guerre, furie hurlante, s’était annoncée par une grande vague d’apaisement. Jamais calme du désert ne fut plus complet: le silence des villes est tellement plus profond que le silence des bois ou des champs!

La lourdeur accablante du mois d’août rendait plus intense cette expression de vie suspendue: les jours étaient taciturnes, mais la nuit on entendait la voix même du silence. Dans le quartier que j’habite, toujours abandonné pendant l’été, les rues aux volets clos étaient muettes comme des catacombes, et le plus léger bruit trouant le silence semblait déchirer un voile funèbre. Je pouvais entendre à près d’un kilomètre le trot inégal d’un cheval boiteux, et les pas du sergent de ville montant la garde près de l’Ambassade de l’autre côté de la rue résonnaient sur le trottoir comme une série de détonations. Même les bruits si variés du réveil de la ville avaient cessé. Si quelques balayeurs ou chiffonniers poursuivaient encore leur métier, ils le faisaient mystérieusement, comme des ombres. Je me rappelle, un matin, avoir été tirée d’un profond sommeil par une soudaine explosion de bruit dans ma chambre. Je me dressai en sursaut et découvris que j’avais été réveillée par des bonjours échangés à voix basse dans la rue.

Une autre chose écartait de Paris la réalité de la guerre: c’était l’absence de troupes dans les rues. Après le premier flot de conscrits se hâtant vers leurs dépôts on aurait pu croire que le règne de la paix était revenu. Tandis que des villes d’importance secondaire fourmillaient de soldats, nul reflet d’armes n’étincelait dans les voies désertes de la capitale, nulle musique militaire n’y résonnait. Paris, méprisant tout étalage guerrier, nourrissait le patriotisme de ses enfants de la vue de sa seule beauté; et cela suffisait.

Même quand les nouvelles des trop éphémères succès en Alsace commencèrent à arriver, les Parisiens ne se départirent pas de leur allure placide. Les crieurs de journaux furent les seuls à crier, et eux-mêmes furent bientôt réduits au silence par ordre du gouvernement. C’était comme si l’on eût décidé d’instinct et à l’unanimité que le Paris de 1914 n’aurait rien de commun avec le Paris de 1870, et comme si cette résolution eût passé dans le sang de millions d’êtres nés depuis la date fatale, et ignorant son amère leçon. L’unanimité de cet empire de soi fut le trait le plus caractéristique d’un peuple soudain plongé dans une guerre qu’il n’avait ni cherchée ni attendue. D’abord on aurait pu prendre cette fermeté paisible pour la stupeur d’une génération qui, étant née, ayant grandi dans la paix, ne comprenait pas encore le sens de la guerre. Mais c’est précisément sur un pareil état d’esprit que des triomphes faciles auraient dû avoir l’effet le plus démoralisant. En 1870, la foule dans la rue avait crié: «A Berlin!» A présent, la foule des rues continuait à s’occuper de ses affaires, en dépit de la pluie d’éditions spéciales et de bulletins optimistes.

Je me souviens d’un matin où notre garçon boucher apporta la nouvelle que le premier drapeau allemand était exposé au balcon du Ministère de la Guerre. «Enfin, pensai-je, le sang latin va bouillir!» Et je voulus être là pour voir. Traversant à la hâte la calme place Sainte-Clotilde, je me trouvai au milieu d’une paisible foule qui remplissait la rue devant le Ministère de la Guerre. Cette foule était si sage que les quelques gestes pacifiques de la police frayaient aisément un chemin aux fiacres qui passaient et aux automobiles militaires qui arrivaient sans cesse. Toutes les classes y étaient représentées; il y avait surtout beaucoup de familles, avec des petits garçons à califourchon sur les épaules de leurs mères, ou soulevés par les sergents de ville quand ils étaient trop lourds pour les mères. Il est certain qu’il n’y avait guère d’homme ni de femme dans cette foule qui n’eût un parent sur le front; et là, devant eux, flottait le premier drapeau ennemi. C’était un magnifique drapeau de soie, blanc, noir et cramoisi, tout brodé d’or: le drapeau d’un régiment alsacien, d’un régiment de l’Alsace prussianisée. Ce drapeau symbolisait tout ce qu’ils abhorraient le plus dans la tâche abhorrée qu’ils avaient à accomplir; il symbolisait aussi leur plus belle ardeur et leur plus noble haine, et la raison pour laquelle, si toute autre raison venait à manquer, la France ne pourrait jamais poser les armes, tant qu’un de ces drapeaux resterait debout. Et ils se tenaient là à le regarder, en silence, l’esprit conscient et averti, comme s’ils prévoyaient ce qu’il leur en coûterait pour le conserver et pour en conquérir d’autres, comme s’ils prévoyaient le prix qu’ils auraient à payer et l’acceptaient d’avance. Les enfants mêmes, et les femmes dont les faibles bras les soulevaient, tous semblaient avoir un cœur viril. Et ainsi, posément et en silence, ils contemplaient et s’en allaient, laissant la place à d’autres qui contemplaient à leur tour et s’en allaient. Tout le jour la foule se renouvela, et c’était toujours la même foule, recueillie, intelligente et silencieuse, fixant sur le drapeau un regard attentif, et comprenant tout ce qu’inspirait à son cœur français la seule présence de cet emblème flottant à cette fenêtre.