Tel était, au mois d’août, le visage de Paris.
Février 1915.
La brume de février sur la Seine. Les bateaux marchent de nouveau, mais ils s’arrêtent à la nuit, et le fleuve lisse et d’un noir d’encre a les mêmes longs reflets de plantes aquatiques qu’au mois d’août. Pourtant, ces reflets sont moins nombreux et plus pâles; car les lumières éclatantes sont partout voilées. La ligne des quais est à peine perceptible, et les hauteurs du Trocadéro se perdent dans la nuit; bientôt le contour si net des tours de Notre-Dame s’effacera à son tour. Sur les voies trempées, seuls quelques réverbères jettent leurs zigzags de lumière humide. Les magasins sont fermés, et d’épais rideaux voilent les fenêtres des étages supérieurs. Les maisons ont toutes des visages aveugles.
Dans les rues étroites de la Rive Gauche l’obscurité est encore plus profonde, et les rares lumières disséminées dans les cités et les cours rappellent le chiaroscuro mystérieux des eaux-fortes de Piranesi. La lueur du fourneau du marchand de marrons à un coin de rue rend plus vive encore cette évocation de la vieille Italie romantique, et les ténèbres qui s’étendent au delà semblent pleines de grands manteaux de conspirateurs. Pour rentrer chez moi, je tourne dans une rue déserte entre de hauts murs de jardins, un seul bec de gaz apparaissant bien loin à l’autre bout. Pas un être humain n’est visible entre moi et cette lumière: mes pas résonnent sans fin dans le silence. Une forme vague tourne le coin en face de moi. Homme ou femme? Impossible de le dire avant d’arriver jusqu’à elle. Le brouillard de février accroît l’obscurité et empêche de distinguer les visages que l’on croise. Quant aux numéros des maisons, nul ne songe à les chercher. Si l’on connaît le quartier, on compte les portes à partir du coin, ou l’on essaie de découvrir le profil familier d’un balcon ou d’un fronton; si l’on est dans une rue inconnue, il faut s’informer au bureau de tabac le plus proche; quant à découvrir un sergent de ville, à un mètre vous ne sauriez le distinguer de votre grand’mère.
Telles sont, après six mois de guerre, les nuits de Paris; les jours sont moins pittoresques. Le frisson romanesque des premiers temps s’est presque évanoui; du moins le semble-t-il à ceux qui ont suivi le réveil progressif de la vie. L’impression peut être différente pour les observateurs venus d’autres pays, même de ceux que la guerre a entraînés dans son tourbillon. Auprès de Londres, avec tous ses théâtres ouverts et les ressorts de ses plaisirs à peu près intacts, Paris, sans doute, a l’air d’une ville sur laquelle pèsent de graves destinées. Mais pour ceux qui ont vécu ce premier mois ensoleillé et silencieux, les rues, aujourd’hui, montrent une activité presque normale. L’absence de tous les autobus et des lourds camions encombrants laisse à découvert mainte perspective oubliée, et révèle mainte beauté d’architecture que nul ne voyait plus; mais les taxis et les autos de maître sont presque aussi nombreux qu’en temps de paix, et les piétons courent les mêmes périls, grâce au passage impétueux de ces incomparables engins de destruction, les automobiles des hôpitaux et du Ministère de la Guerre. Beaucoup de magasins ont rouvert, quelques théâtres se risquent prudemment à donner des drames patriotiques et des programmes où la note comique assaisonne discrètement l’élément sentimental; et le cinéma déroule de nouveau ses kilomètres d’aventures.
Un moment, en septembre et en octobre, les allées et venues des soldats anglais et le branle-bas des autos militaires britanniques animèrent les rues de Paris. Puis les fraîches figures et les coquets uniformes de khaki disparurent, et maintenant Paris n’offre plus au curieux, comme spectacle militaire, qu’une poignée de pioupious faisant parfois l’exercice sur la place des Invalides.
Mais il y a une armée à Paris. Le premier détachement en est arrivé, il y a des mois, par ces jours sombres de septembre, lamentable arrière-garde de la retraite des Alliés sur Paris. Depuis lors, le nombre en a sans cesse augmenté, et le flot sordide s’est infiltré dans tous les courants de la vie parisienne. Partout, dans tous les quartiers, à toute heure, parmi la foule affairée des Parisiens au pas assuré et vigoureux, on voit ces gens à la démarche lente, le regard fermé, hommes et femmes portant sur le dos des paquets misérables, traînant sur le pavé leurs souliers râpés, tirant par la main de pâles enfants, ou pressant contre leur épaule des marmots endormis—la grande armée des Réfugiés. Impossible de confondre ou d’oublier ces visages. Quiconque a rencontré ces yeux pleins d’un muet ahurissement, ou cet autre regard angoissé où se voit le reflet de flammes et de ruines, ne peut secouer la hantise de cette vision. La physionomie des réfugiés fait partie de la physionomie de Paris. C’est l’ombre sur l’éclat du visage que la ville tourne vers l’ennemi. Ces pauvres gens ne sont pas de ceux qui peuvent, au delà des frontières, pressentir le triomphe final: pour eux, le monde est borné par l’ombre de leur clocher. Ils labouraient et semaient, filaient et tissaient, et vaquaient à leurs humbles occupations, quand soudain d’épaisses ténèbres pleines de feu et de sang les ont enveloppés. Et maintenant les voilà au milieu de visages étrangers et d’habitudes nouvelles, seuls avec cette vision sanglante de foyers en flammes, d’enfants massacrés, de jeunes hommes traînés en esclavage, de vieillards foulés aux pieds par des soudards ivres de carnage, de prêtres assassinés au chevet des mourants. Ce sont ces gens qui par centaines attendent chaque jour aux portes des abris improvisés, et qui, en échange de tout ce qui fait la douceur de la vie, de ce qui la rend intelligible, ou du moins supportable, reçoivent un lit de camp dans un dortoir, un bon repas—et peut-être, les jours de chance, une paire de chaussures éculées!
Et que font les Parisiens pendant ce temps-là? D’abord, et c’est bon signe, ils affluent de nouveau dans les magasins, et surtout dans les grands magasins de nouveautés. Au début de la guerre il n’y avait pas de plus étrange spectacle que ces palais déserts où l’on s’égarait dans des kilomètres de marchandises sans acheteurs, à la recherche de vendeurs disparus. Quelques employés restaient, en nombre suffisant, semblait-il, pour les rares clients qui venaient troubler leurs méditations. Mais ces quelques-uns ne tenaient pas à être troublés: ils se dissimulaient derrière leurs murailles de toile, leurs bastions de flanelle, comme honteux d’être découverts. Et quand on avait réussi à les en faire sortir ils accomplissaient automatiquement les gestes nécessaires, comme s’ils s’étonnaient qu’on pût avoir envie d’acheter. Je me souviens, un jour, au Louvre, d’avoir vu tous les employés d’un rayon, y compris celui par qui j’essayais de me faire montrer de la gaze médicamentée, abandonner leur poste pour se précipiter au-devant d’un motocycliste crotté, venu leur dire bonjour et leur apporter des nouvelles du front.
Mais après six mois, les instincts normaux reprennent leur force impérieuse, et faire des emplettes est assurément un des instincts normaux de la femme. Je dis «faire des emplettes», et non des achats, pour distinguer entre la morne obligation d’acquérir des choses nécessaires et la volupté de s’offrir le superflu. Il est évident qu’un grand nombre parmi les milliers d’acheteurs se pressant dans les magasins cèdent à cette passion. A un moment où les besoins réels sont réduits au minimum, comment expliquer autrement l’encombrement des grands magasins, même en songeant à l’achat énorme de fournitures pour les hôpitaux et les ouvroirs, et à l’incessant approvisionnement des innombrables centres de bienfaisance? Pour expliquer la cohue aux autres rayons, il faut reconnaître que même la femme la plus éprouvée et la plus pleine d’abnégation doit fatalement, tôt ou tard, en dépit de son idéal et de ses résolutions d’économie, recommencer à «faire des emplettes». Elle a renoncé au théâtre, elle se refuse les salons de thé, elle va furtivement au concert le moins cher; mais elle est prise par le courant qui l’entraîne dans le gouffre des portes battantes jusqu’aux sables mouvants des soldes et des occasions. Nul, sous ce rapport, ne souhaite un changement dans la physionomie de Paris: c’est bon signe de voir les foules se presser de nouveau autour des comptoirs.
Plus intéressante, pourtant, est cette autre foule, se pressant, chaque jour, sur le pont Alexandre pour aller voir les trophées allemands exposés dans la grande cour des Invalides. Là, un sang plus riche fait battre le cœur de Paris, et quelque chose de cette ardeur passe dans les veines de l’étranger qui regarde la multitude sans cesse renouvelée en face de la triple rangée de canons allemands. Il y a, dans cette multitude, bien peu de gens à qui les monstres malfaisants n’aient porté un coup cruel, infligé un deuil déchirant. Mais la douleur personnelle est le sentiment le moins visible sur la physionomie de Paris. On peut affirmer, sans exagération, que le visage des Parisiens, après six mois d’épreuves, a pris un caractère nouveau. Le changement semble avoir affecté la matière même dont il est fait, comme si cette longue souffrance avait durci la pauvre argile humaine en lui donnant la solidité du bronze. Je croise souvent dans la rue des femmes dont le visage ressemble à une médaille commémorative, image idéalisée de leur ancien visage de chair. Et les masques de certains hommes,—ces curieux masques gaulois, tourmentés, creusés, écrasés et quelque peu faunesques,—ressemblent à des bronzes du musée de Naples brûlés et tordus par le baptême du feu. Mais aucun de ces visages ne révèle une préoccupation personnelle; tous regardent la France debout à ses frontières. Même les femmes qui marchandent des valenciennes aux comptoirs de dentelles ont toutes quelque chose de cette vision dans les yeux,—ou bien celles qui ne l’ont pas passent inaperçues.