Il est encore vrai de dire que Paris n’a pas l’air d’une capitale en armes. On voit aussi peu de troupes qu’au début, et en dehors des allées et venues des estafettes attachées au Ministère de la Guerre et au gouvernement militaire, et des rares uniformes aperçus aux portes des casernes, rien dans la rue ne révèle la guerre, si ce n’est la présence des blessés. Ils n’ont commencé que récemment à apparaître, car, dans les premiers mois, on ne les envoyait pas à Paris: les hôpitaux si admirablement organisés de la capitale restaient presque vides, tandis que dans tout le pays d’autres hôpitaux regorgeaient. On a beaucoup discuté les motifs de cette répartition des blessés, et fourni différentes explications. Peut-être l’un des résultats de cette mesure a-t-il été l’extraordinaire santé morale de Paris, qui a donné le ton au pays entier et qui, maintenant, est assez florissante et assez vigoureuse pour affronter le spectacle de toutes les misères. Et que de misères! Chaque jour, sur le trottoir, s’accroît le nombre des silhouettes d’éclopés, et de pâles têtes bandées dans les voitures qui passent. Au théâtre et au concert on aperçoit des uniformes, et ceux qui les portent doivent, en général, attendre que la salle soit vidée pour sortir en clopinant, appuyés sur un bras secourable. La plupart des blessés sont très jeunes, et c’est l’expression de leur figure que j’aimerais à peindre et à interpréter comme étant l’essence même de ce que j’appelle: le visage de Paris. Ils sont graves, ces jeunes visages: on entend beaucoup parler de la gaieté dans les tranchées, mais les blessés ne sont pas gais. Ce n’est pas dire qu’ils soient tristes. Ils sont calmes, méditatifs, étrangement épurés et mûris: la grande épreuve par laquelle ils ont passé semble les avoir purifiés de toute petitesse, de toute frivolité. Elle paraît les avoir pénétrés jusqu’à la moelle, s’emparant de la substance même de leur âme pour la modeler en quelque chose de si fort, de si magnifiquement trempé, que de longtemps la physionomie de Paris ne voudra devenir indigne de la leur.

II
EN ARGONNE

I

Mars 1915.

Grâce à une permission de visiter quelques ambulances et hôpitaux d’évacuation derrière les lignes, j’eus, à la fin de février 1915, ma première impression de guerre.

A ce moment-là, Paris n’était déjà plus compris dans la zone militaire, ni en réalité ni en apparence. Certes, le nuage de guerre pesait encore sur la ville, mais elle était animée d’une telle activité, d’une confiance si réconfortante, que la menace cachée derrière ce sombre nuage semblait bien lointaine—lointaine par la distance autant que par le temps.

Paris, si conscient quelques mois auparavant du proche voisinage de l’ennemi, paraissait en avoir perdu la mémoire; maintenant encore, à quelques kilomètres des portes, on est frappé de passer brusquement de cette atmosphère de sécurité et de travail paisible dans une région où la guerre apparaît dans toute sa réalité.

En allant vers l’Est, on commence à s’apercevoir de ce changement, tout de suite après Meaux: entre cette tranquille cité épiscopale et la colline où s’élève Montmirail, la grande lutte du mois de septembre 1914 n’a guère laissé de traces, sauf, de temps en temps, au milieu des champs abandonnés ou fraîchement labourés, un petit monticule surmonté d’une croix avec une couronne desséchée. Pourtant, on a déjà le sentiment qu’on est dans un autre monde. En ce jour glacé de février, quand nous quittâmes Meaux pour prendre la route de l’Argonne, cette impression nous vint surtout de l’étrange absence de vie dans les villages que nous traversions. Parfois, sur le ciel d’hiver, on voyait la silhouette d’un laboureur avec sa charrue, ou bien une vieille femme ou un enfant debout sur une porte; mais la plupart des champs étaient déserts et presque toutes les portes étaient vides. Nous dépassions quelques charrettes conduites par des paysans, un vieillard qui coupait du bois dans un taillis, un cantonnier sur la route; mais plus d’automobiles civiles. Toutes celles que nous pouvions voir étaient d’un gris poussière uniforme; elles passaient comme des tourbillons, et nous y distinguions la croix rouge ou le numéro d’un corps d’armée.

A chaque pont, à chaque passage à niveau, une sentinelle barrait la route en élevant son fusil au-dessus de sa tête. Il fallait s’arrêter et montrer ses papiers.

C’était, jusque-là, à peu près la seule manifestation visible du régime militaire, manifestation presque négative; mais en descendant la première côte après Montmirail on avait subitement l’impression de tomber en pleine guerre.