Beaucoup d’amis nous attendaient à Bucarest. J’eus la joie d’y trouver le prince Georges Bibesco, qui était revenu de la campagne exprès pour me serrer la main. Le général Falcoïano et l’ingénieur en chef, M. Olanesco, montèrent en voiture avec nous ; M. Frédéric Damé en fit autant sans savoir ni à quelle station il s’arrêterait, ni quel train il pouvait reprendre, ni s’il serait rentré chez lui le lendemain matin. Ah ! que j’aurais voulu m’arrêter quelques jours dans cette riche et pittoresque Roumanie ! J’avais promis, je n’ai pas pu tenir, trop d’affaires me rappelaient ici. Ce sera pour une autre fois : le voyage est devenu si facile ! Le général Falcoïano n’a pas voulu dîner avec nous sans apporter son plat, ou du moins son dessert. Figurez-vous deux larges corbeilles d’osier blanc du poids de cinquante à soixante kilos chacune, remplies l’une de pêches et l’autre de raisins. Les pêches de ce pays ne valent pas celles de Montreuil ; elles ont la chair un peu dure et presque toujours adhérente au noyau. Mais elles ont bon goût et elles sont vraiment belles. Quant au raisin, au muscat surtout, il est exquis.

Aux approches de la frontière, nous nous sommes croisés avec un autre Éclair qui venait de Paris et dont les voyageurs nous ont pris pour ainsi dire à l’abordage. L’un d’eux était M. Phérékyde, l’aimable ministre du roi Charles auprès du gouvernement français. Croyez bien que je ne lui ai pas dit de mal de son pays.

La dispersion des passagers de l’Espero commence à Pest ; elle prend des proportions sérieuses à Vienne, où nous perdons non seulement M. Von Scala et ses gracieuses compagnes, mais plusieurs Français attirés par l’aimant de l’Exposition. Nous espérions rentrer en possession de M. Georges Cochery, l’alter ego du ministre des postes, et des deux hommes éminents que nous avions laissés avec lui ; mais ils nous ont faussé compagnie à notre grand regret.

Je ne vous dirai rien de l’Allemagne, et je vous demande la permission de garder pour moi seul, ou pour mes fils et moi, les sentiments que j’ai éprouvés devant les nouveaux forts de Strasbourg. Le mardi matin, vers dix heures, nous avons passé par Saverne, et dans un pli des Vosges, derrière un rideau de grands arbres que j’ai plantés, j’ai aperçu une maison qui m’est chère et douloureuse entre toutes. J’y ai vécu douze ans dans le bonheur et dans la paix ; j’y ai écrit la moitié de mes livres ; j’y ai vu naître les quatre aînés de mes enfants. Depuis l’année terrible, cette propriété, payée de mon travail, est indivise entre M. de Bismarck et moi. J’en suis le maître, car j’ai toujours refusé de la vendre, mais le grand chancelier m’interdit d’y remettre les pieds, en vertu de la loi du plus fort. J’y suis entré pour la dernière fois dans l’automne de 1872. Les gendarmes prussiens sont venus m’y chercher ; ils m’ont mis en prison pour m’apprendre que c’est un crime d’être Français en Alsace. La maison rit là-bas sous son manteau de vigne vierge et de glycine, et moi je pleurerais peut-être un peu si j’étais seul. Mais nous voici dans les défilés de la montagne ; nous passons sous les six tunnels dont chacun pouvait arrêter l’ennemi pendant un mois et que nos généraux n’ont pas fait sauter par oubli. Jamais nos rochers de grès rouge ne m’ont paru si fiers ; jamais nos forêts de hêtres et de sapins n’ont été si belles. La couleur sombre des résineux fait çà et là une tache superbe sur les feuillages uniformément dorés par l’automne. Quel beau et bon pays nous avons perdu là ! Y pensez-vous de temps en temps, vous qui portez le nom de Français ? Moi, j’en ai l’âme empoisonnée.

Avricourt, Nancy, Bar-le-Duc, Châlons, Paris, le reste du voyage n’est plus qu’une jolie promenade dans la banlieue. Nous brûlons tant soit peu les rails, car nous avions un retard de deux heures, et l’on a tout regagné depuis Vienne, si bien que notre odyssée se termine à six heures du soir, montre en main. Nombre d’amis et de curieux nous accueillent sur le quai de Paris. Je remarque au premier rang la très sympathique figure de M. Moreau-Chalon, vice-président de la Compagnie, qui s’excuse de n’avoir point partagé tous nos plaisirs avec nous. Mais c’est M. Nagelmackers qui a dit le mot de la fin. M. Grimprel lui demandait comment nous pourrions reconnaître une telle hospitalité ?

« Mais c’est bien simple, répondit-il ; en venant dîner chez moi. »

N’est-ce pas là la grandeur et la bonhomie belges peintes par elles-mêmes et d’un seul trait ?

LE GRAIN DE PLOMB

De mon temps (je veux dire au bon temps de notre chère Alsace), M. Franck, de Saverne, était cité dans les deux départements comme un chasseur accompli. On ne lui connaissait pas de rival sur la rive gauche du Rhin, depuis Huningue jusqu’à Lauterbourg. Ce notaire de cinquante ans faisait l’étonnement des forestiers les plus jeunes et les plus fringants. Marcheur infatigable, tireur presque infaillible, il possédait surtout à un rare degré la promptitude de l’esprit, la droiture du coup d’œil, le flegme en pleine action et la prudence qui est une vertu sans prix à la chasse. Je ne lui ferai pas l’injure d’ajouter qu’il ne chassait point, comme tant d’autres gros bonnets de l’arrondissement, pour vendre son gibier à l’aubergiste du Soleil-d’Or. Il était non seulement le plus loyal et le plus désintéressé, mais le plus courtois des compagnons : soit chez lui, soit chez les autres, il faisait les honneurs du chevreuil ou du lièvre au voisin plus pressé qui voulait tirer avant lui, se réservant d’abattre la pièce quand elle aurait été manquée. Mais, entre tant de qualités, la plus extraordinaire à mes yeux était cette prudence toujours en éveil qui semblait le constituer gardien de toutes les existences d’alentour. Je le vois encore avec nous, sur le chemin grimpant du Haberacker, le jour de la battue où il me fit tuer le sanglier. Ce grand gaillard, tout uni de la tête aux pieds, vêtu de gros drap gris, avec ses bottes de cuir de Russie, son chapeau de feutre marron et sa cravate longue fixée par une épingle d’argent ciselé, courait en marge de la compagnie comme un chien de berger qui aurait trente hommes sous sa garde. Il avait l’œil à tout, et sans trancher du pédagogue, sans se faire voir, sans froisser aucun amour-propre, il redressait un canon de fusil, en abaissait un autre, avertissait d’un mot familier le vieux garde Hieronymus, qui portait sa carabine en ligne horizontale. Pas d’accidents possibles avec lui : lorsque nous fermions une enceinte, il nous postait lui-même à des distances exactement calculées, chacun derrière un arbre, et je n’oublierai de ma vie le petit geste très poli, mais sans réplique, qui voulait dire : « Restez là et n’en bougez sur votre vie, quoi qu’il arrive, tant que le son de mon cornet ne vous aura pas rappelé. » La chasse terminée, il ne commandait rien à personne, mais il disait de sa belle voix profonde :

« Je crois, messieurs, que nous pouvons décharger nos armes. »