Il prêchait d’exemple, et chacun retirait ses cartouches, comme lui. Cette manœuvre lui était si naturelle, qu’à la rencontre du moindre obstacle il l’exécutait tout en marchant et comme par instinct. Un jour d’ouverture, dans la plaine de Bischwiller, je l’ai vu sauter vingt fossés en moins d’une heure, sans oublier une seule fois d’empocher ses cartouches, ce qui ne l’empêcha nullement de tuer six perdreaux et deux lièvres dans les houblons, les trèfles et les tabacs qui poussaient entre les fossés.
J’admirais fort cette présence d’esprit au milieu du plus entraînant de tous les exercices et cette constante préoccupation de la vie d’autrui. Tous mes efforts tendaient à copier un si parfait modèle, mais il ne suffit pas de bien vouloir pour bien faire ; aussi m’oubliais-je souvent. Un jour que nous étions assis sur l’herbe, en tête à tête, devant un déjeuner rustique que le grand air et la saine fatigue assaisonnaient royalement : « Maître Frank, lui dis-je, je sais que je n’égalerai jamais votre adresse ; mais je voudrais au moins devenir aussi prudent que vous. Ce n’est pas chose facile, puisqu’à mon âge et après une certaine expérience de la chasse j’ai des distractions dangereuses pour le voisin et pour moi-même. Combien vous a-t-il fallu d’années pour acquérir une vertu que j’envie ? »
Il tressaillit et ses yeux se voilèrent, mais, dominant aussitôt cette émotion, il répondit : Cher ami, mon éducation s’est faite en un mois, mais jamais homme ne fut mis à si rude école. Vous préserve le ciel d’acheter la prudence au même prix ! »
Tout en parlant, il assujettissait entre les plis de sa cravate cette épingle d’argent qu’il portait toujours à la chasse.
Je craignis d’avoir été indiscret, et j’allais m’excuser, lorsqu’il reprit d’un ton résolu :
« Au fait, il ne faut pas que ce souvenir meure avec moi. Peut-être la leçon que j’ai reçue et que je ne puis transmettre à mes enfants, n’en ayant point, servira-t-elle aux enfants des autres. Tout le monde ignore à Saverne que ce fameux chasseur, connu par sa monomanie de précaution ridicule, a failli être parricide à quinze ans. Oui, mon premier coup de fusil pensa coûter la vie à mon père.
« Je venais d’achever ma troisième au collège de Strasbourg, et le bon papa Franck, Dieu ait son âme ! m’avait promis un fusil à un coup si j’enlevais le prix d’histoire. J’eus donc le prix et le fusil. Vous jugez de ma joie. Le démon de la chasse me tracassait depuis longtemps, comme tous les petits Alsaciens de mon âge ; j’avais déjà passé bien des heures de vacances à porter le carnier dans la plaine, à suivre les rabatteurs sous bois, ou à faire tourner le miroir aux alouettes. La possession d’un fusil me grandissait à mes propres yeux et aux yeux de mes camarades : j’étais un homme !
« Malheureusement à mon gré, la loi ne me permettait pas d’obtenir un permis de chasse. Je ne pouvais chasser qu’en lieu clos, par exemple dans notre jardin des bords de la Zorn ; mais on n’y avait jamais vu d’autre gibier que des pinsons et des fauvettes ; or mes parents considéraient la destruction de ces innocents comme un crime. D’ailleurs, il fallait protéger contre ma maladresse un jeune frère et deux sœurs que j’avais. Le fusil neuf risquait donc de demeurer au clou, si mon père n’avait eu pitié de mes peines. — Tôt ou tard, me dit-il, il faudra que tu apprennes à manier une arme, et je ne vois pas grand mal à commencer dès aujourd’hui. Je t’emmène à Haegen, où j’ai un acte à faire signer, et, au retour, nous irons tirer un lapin dans la garenne du Haut-Barr : M. de Saint-Fare m’a confié la clef. Prends les deux bassets au chenil. »
« Je ne me le fis pas dire deux fois. Ah ! le joyeux départ ! Et que la route me parut longue ! De quel cœur je donnai au diable ce paysan de Haegen qui se fit traduire mot par mot l’acte notarié, avant d’y mettre sa signature ! Il me semblait toujours que la nuit allait nous surprendre et que la chasse serait remise au lendemain. Les bassets, qui hurlaient au fond de la voiture, étaient moins impatients que moi.
« L’affaire se termina pourtant, et vers cinq heures nous arrivions à la porte de la garenne. J’attachais le cheval à un arbre, mon père chargeait nos fusils, lentement, avec le soin qu’il mettait aux moindres choses, et les chiens étaient découplés.