« Mon père me posta au coin d’une jeune taille avec toutes les recommandations en usage : surveiller les deux chemins, jeter le coup de fusil sur le lapin aussitôt vu, ne pas tirer si les chiens suivaient de près, et surtout rester ferme en place, quoi qu’il pût arriver, tant qu’il ne me rappellerait point. Là-dessus, il partit, fort tranquille et comptant sur mon obéissance, pour se placer lui-même à l’angle opposé, hors de ma portée. J’étais là depuis trois minutes quand les chiens chassèrent à vue, et presque au même instant un lapin qui me parut énorme débucha sur ma gauche, à dix pas, franchissant le sentier d’un bond. Il était déjà loin, les chiens l’avaient suivi, et moi, je n’avais pas encore pensé à mettre en joue. J’eus conscience de ma sottise et je me promis de dire que je n’avais rien vu : tant le mensonge est une inspiration naturelle au chasseur le plus neuf ! Mais la voix des bassets me réveilla en sursaut, et cette musique poignante, qui fait battre les cœurs les plus blasés, me jeta dans une sorte d’ivresse. Le lapin revint sur ses pas, loin de moi, et il se mit à suivre le chemin en courant tout droit devant lui. Je m’élançai à sa poursuite, il m’entendit et rentra dans la première enceinte ; je l’y suivis à travers les ronces, les genêts, les bruyères, sans le perdre de vue et ne voyant que lui. Il s’arrête, j’épaule, je tire, et il fait la culbute. Avant le coup, il était gris ; après le coup, il était blanc, le ventre en l’air. Mais au même instant j’aperçois mon père, appuyé contre un arbre à six pas derrière l’animal. J’avais tué ce maudit lapin dans les jambes de mon père !
« A dire vrai, la joie me fit d’abord oublier la faute. Je sautai sur ma victime comme un jeune sauvage, et l’élevant au-dessus de ma tête, je m’écriai :
« — Papa ! voici mon premier coup de fusil.
« — Ce n’est pas tout de bien viser, répondit-il avec un sourire triste ; il faut encore obéir. Si tu étais resté à ton poste, tu n’aurais pas risqué de m’envoyer du plomb.
« — Vous n’en avez pas reçu, j’espère ?
« — Non, non ; mais sois prudent une autre fois.
« Son visage me parut plus pâle que d’habitude ; je me baissai et je vis de petites déchirures à son pantalon. — Dieu me pardonne, papa ! vous aurais-je touché ? Voici comme des trous…
« — Ils y étaient. Regarde-toi : les ronces t’en ont fait bien d’autres.
« C’était la vérité, pour moi du moins, et mes inquiétudes se dissipèrent en un clin d’œil. Nos bassets, Waldmann et Waldine, après avoir houspillé le cadavre de mon lapin, étaient partis sur une autre piste, et j’attendais impatiemment que mon père voulût bien recharger mon fusil. — Allons-nous-en, me dit-il ; c’est assez pour un premier jour. Nous recommencerons la partie un de ces quatre matins, s’il plaît à Dieu.
« Il rappela les chiens, regagna notre voiture sans boiter visiblement et me ramena au logis. Je remarquai qu’il ne descendait pas sans effort et qu’il traînait un peu la jambe. — Vous souffrez ? lui dis-je. Il m’invita brusquement à rentrer les fusils, et je le vis monter d’un pas lourd à sa chambre.