« Mon frère et mes deux sœurs accoururent du fond du jardin ; ce fut à qui me féliciterait de ma chasse. Mais j’étais trop soucieux pour triompher cordialement, et, tout en jouant avec eux dans le vestibule, j’ouvrais l’œil et je tendais l’oreille. Je vis sortir notre vieille servante Grédel, et au bout de quelques minutes le docteur Maugin, notre ami, entra tout affairé et grimpa au premier étage sans remarquer que nous étions là. Il demeura jusqu’au moment de notre souper, et je suppose qu’il repartit pendant que nous étions à table. Notre mère s’assit avec nous, calme et douce comme toujours, mais soucieuse. — Papa n’a pas faim, nous dit-elle ; il est un peu fatigué et il souffre d’un rhumatisme, mais ce n’est rien ; dans trois ou quatre jours il n’y paraîtra plus. Vous viendrez l’embrasser tout à l’heure.
« J’avais le cœur bien gros ; je ne mangeais que du bout des dents, et je regardais cette pauvre mère à la dérobée, craignant de lire ma condamnation dans ses yeux. Aucun blâme ne parut sur son visage ; mais elle non plus n’avait pas faim, et elle semblait attendre avec impatience que le petit Antoine (c’est mon frère le président) eût achevé ses prunes et ses noix. Aussitôt les serviettes pliées, elle nous précéda pour voir si tout était en ordre dans la chambre, et nous cria du haut de l’escalier : — Montez dire bonsoir à papa.
« J’arrivai le premier de tous, grâce à mes longues jambes. Il était étendu sur le dos, avec trois oreillers sous la tête, mais il n’avait pas l’air de trop souffrir. Je l’embrassai en retenant mes larmes et je lui dis à l’oreille : — Cher père, jurez-moi que je ne suis pas un malheureux !
« — Albert, répondit-il, tu es un bon garçon, et je t’aime de tout mon cœur : voilà ce que j’ai à te dire.
« Les petits, accourus sur mes pas, se mettaient en devoir d’escalader son lit, comme ils l’avaient fait tant de fois le matin, dans leurs longues chemises. — Prenez garde ! leur cria-t-il, j’ai un peu de rhumatisme aujourd’hui. »
« Moi seul je ne pouvais pas croire à cet accès subit et violent d’un mal qu’il n’avait jamais eu. Je promenais les yeux autour de moi, cherchant quelques indices de la terrible vérité. A la lueur de la bougie qui éclairait bien mal la vaste chambre, je reconnus le pantalon qu’il portait à la chasse. On l’avait accroché à l’espagnolette d’une fenêtre, et il me sembla que l’étoffe était fendue dans toute sa longueur. Mais ce ne fut qu’un soupçon, car aussitôt ma mère, qui sans doute avait suivi mon regard, alla tranquillement fermer les grands rideaux.
« Je vous laisse à penser si cette nuit me parut longue. Impossible de fermer les yeux sans voir la pauvre jambe de mon père, criblée de plomb et tellement enflée que le docteur coupait le vêtement de coutil pour la mettre à nu. Mais je n’étais pas au bout de mes peines : les jours suivants furent de plus en plus mauvais. Notre cher malade ne pouvait plus dissimuler ses souffrances ; ma mère cachait mal son inquiétude ; les enfants eux-mêmes pleuraient à tout propos, par instinct, sans savoir pourquoi. Le digne et bon ami de la famille, M. Maugin, venait pour ainsi dire à toute heure du jour. Je ne pouvais plus faire un pas dans la rue sans répondre à mille questions qui me mettaient au supplice. Aussi, le plus souvent, restais-je enfermé, sous prétexte d’achever mes devoirs de vacances. On m’avait installé une petite table dans un coin du cabinet de mon père, entre l’étude et le salon. J’y demeurais beaucoup, mais j’y travaillais peu. Le plus clair de mon temps se passait à feuilleter machinalement Dalloz ou le Bulletin des lois, quand les larmes ne m’aveuglaient pas tout à fait.
« Cela durait depuis quinze grands jours, lorsqu’un matin, entre onze heures et midi, je vis par la fenêtre notre excellent docteur suivi de trois messieurs d’un certain âge, décorés. Ils montèrent tout droit à la chambre de mon père, et, après une visite d’un quart d’heure, ils descendirent au salon pour se consulter ensemble. Je ne me fis aucun scrupule d’écouter à la porte, car il y allait non seulement du repos de ma conscience, mais encore de nos intérêts les plus chers. Le peu que je saisis, à bâtons rompus, me fit dresser les cheveux sur la tête. Il y avait un plomb, un plomb de mon fusil, dans l’articulation du genou ; on parla de phlegmon, de phlébite, et ces mots que j’entendais pour la première fois se gravèrent dans ma mémoire comme sur une planche d’acier.
« Les savants praticiens s’accordaient sur la gravité du cas et sur l’urgence d’une opération, mais aucun n’en voulait courir le risque. La responsabilité était trop grande et le succès trop incertain. On craignait que le malade, épuisé par quinze jours de souffrances, ne succombât entre les mains de l’opérateur. Une grosse voix répéta à quatre ou cinq reprises : « J’aimerais mieux extraire dix balles de munition ! » M. Maugin seul insistait, disant qu’il pouvait garantir la vigueur physique et morale de son malade. Il s’anima si bien qu’il finit par leur dire : « J’irai chercher M. Sédillot, qui sera plus hardi que vous. » Là-dessus, je n’entendis plus qu’un tumulte de voix confuses, de portes ouvertes et fermées, et la maison rentra dans sa lugubre tranquillité.
« Notre docteur ne revint pas de la journée, et j’en conclus qu’il allait chercher le grand chirurgien de Strasbourg. La chose était d’autant plus vraisemblable que le lendemain matin, à six heures, notre mère nous fit habiller, nous conduisit dans la chambre du père, qui nous embrassa tous avec une solennité inaccoutumée, puis elle nous embarqua sur le vieux char à bancs en me recommandant les petits. — Mon enfant, me dit-elle, ton oncle de Hochfeld vous attend pour la fête, qui doit commencer dans trois jours. L’exercice et le changement d’air vous feront grand bien, à toi surtout qui mènes la vie d’un prisonnier. Ne t’inquiète pas de la santé de ton père : à partir d’aujourd’hui, il ira de mieux en mieux.