« La chère femme me trompait par pitié, comme mon père m’avait trompé lui-même. L’opération était décidée, elle était imminente, puisqu’on nous éloignait ainsi. L’étonnement de mon oncle à mon arrivée me prouva qu’on n’avait pas même pris le temps de l’avertir. Plus de doute, pensai-je, c’est pour aujourd’hui. Ma place est à la maison ; j’y vais. Je partis donc à pied, sans prendre congé de personne, et en moins de trois heures j’arpentai les quatre lieues qui séparent Hochfeld de Saverne.
« Je vous fais grâce des tristes réflexions qui me poursuivaient sur la route. Au repentir de ma faute se joignait déjà le souci de l’avenir ; ma raison avait vieilli de dix ans dans une quinzaine. Je savais que nous n’étions pas riches. L’étude était payée, mais on devait encore sur la maison. Or l’étude valait surtout par la bonne réputation de mon père. Que deviendraient ma mère et les enfants, s’il fallait tout vendre à vil prix ? J’étais un bon élève, mais à quoi peut servir un collégien de troisième ? De quel travail utile est-il capable ? J’enviais mes voisins, mes camarades pauvres qui avaient appris des métiers et qui depuis un an commençaient à gagner leur pain.
« Au lieu de rentrer chez nous par la rue, je suivis les ruelles, je traversai la rivière qui était basse et j’arrivai ainsi sous nos fenêtres, du côté du jardin. J’étais encore à dix pas de la maison lorsqu’un cri de douleur que la parole ne peut traduire me cloua raide sur mes pieds. En ce temps-là, les chirurgiens ne se servaient ni de l’éther ni du chloroforme pour assoupir leurs patients ; ils taillaient dans la chair éveillée, et la nature hurlait sous le scalpel. Je ne sais pas combien de temps dura le supplice de mon père et celui que j’endurais par contre-coup : lorsque je repris possession de moi-même, j’étais couché à plat ventre au milieu d’une corbeille de géraniums, avec de la terre plein la bouche et des fleurs arrachées dans mes deux mains. On n’entendait plus aucun bruit.
« Je me lève, je me secoue, j’entre dans la maison plus mort que vif et le cœur en suspens. Au pied de l’escalier, je rencontre ma pauvre mère :
« — Eh bien, maman ?
« — Rassure-toi. Ce qui était à faire est fait, et le docteur répond du reste.
« Elle songea ensuite à s’étonner de me voir là, à me gronder de ma désobéissance et à plaindre mes habits neufs que la poussière de la route, l’eau de la Zorn et la terre du jardin avaient joliment arrangés.
« Notre cher malade dormait ; on lui cacha mon retour jusqu’à la fin de la semaine, de peur de le mécontenter, car c’était sur son ordre qu’on nous avait éloignés. Cependant il fallut lui apprendre la vérité ; ma mère n’avait point de secrets pour lui. Il voulut me voir, me rassurer lui-même et me montrer qu’il avait déjà bon visage. Ce fut un heureux moment pour nous tous ; il pleura presque autant que ma mère et moi.
« — Cher papa, lui dis-je en essuyant ses larmes, je sais tout. Pourquoi m’avez-vous trompé, vous la vérité même ?
« — Je ne m’en repens pas, répondit-il. Quelquefois, rarement, le mensonge est un devoir. Si un malheur était arrivé, fallait-il donc attrister toute ta vie ?