«  — N’importe ! je sens bien que je ne me consolerai jamais.

«  — Je te consolerai, moi. D’abord, nous ne nous quitterons plus jusqu’à la rentrée. Tu seras mon garde du corps. Pauvre enfant ! Tu as assez souffert de mon mal pour jouir un peu de ma convalescence.

« De ce jour commença entre nous une intimité presque fraternelle qui me le rendit plus cher et me rendit plus sage. Ce terrible accident m’avait enseigné la prudence ; le courage et la bonté de mon père achevèrent mon éducation par l’exemple.

« Un soir que je me lamentais à son chevet selon mon habitude, car il fut guéri bien avant que je fusse consolé, il me dit : — Nous avons été aussi étourdis l’un que l’autre. Ta faute est de ton âge, mais moi j’aurais dû la prévoir et me tenir en garde. Mon rôle de professeur et de père n’était pas d’attendre un lapin, à 200 mètres de toi, mais de te suivre et de te diriger, sans chasser pour mon propre compte. Et c’est ainsi que je ferai l’an prochain.

«  — Non ! m’écriai-je avec force. Je ne chasserai plus jamais.

«  — Tu chasseras, mon ami. Je le veux, parce que la chasse est un exercice admirablement inventé pour dégourdir les jambes des notaires. D’ailleurs un temps viendra peut-être où tout Français qui aura l’habitude des armes vaudra quatre hommes pour la défense du pays.

« Ma mère ne se faisait pas aisément à l’idée d’avoir deux chasseurs dans la maison. Pauvre femme, qui après seize ans de mariage tremblait encore chaque fois que papa prenait son sac et son fusil. — Enfin ! disait-elle, il faut souffrir ce qu’on ne peut empêcher. Mais, si Albert doit retourner à la chasse, je lui donnerai un talisman qui le préservera de l’imprudence !

« Ce talisman, je l’ai encore, et le voici. C’est l’épingle que vous avez peut-être remarquée à ma cravate. Voyez-vous cette colombe d’argent qui porte au bout d’une chaînette un grain de plomb no 7 ? La pauvre chère maman Franck l’a fait ciseler à mon intention par Heller, le plus habile artiste de Strasbourg. Cette molécule de métal, réduite à presque rien par le frottement, est celle qui a failli tuer mon père. Comment un homme pourrait-il s’oublier lorsqu’il a tous les jours de chasse un tel souvenir sous les yeux ? »

Ici finit la narration de M. Franck, mais son histoire mérite encore un supplément de quelques lignes. En 1870, à l’âge de cinquante-sept ans, ce notaire prit un fusil pour chasser la grosse bête dans nos montagnes. Quelques lurons du pays le suivirent, et il devint, comme qui dirait, capitaine de francs-tireurs. Au commencement de novembre, tous ses compagnons étant morts, ou blessés, ou malades, il arriva toujours vert à Belfort et s’engagea au 84e de ligne. On forma une compagnie d’éclaireurs, il en fut, et il prouva dans mainte occasion, selon la parole de son père, qu’un bon chasseur peut valoir quatre hommes pour la défense du pays.

DANS LES RUINES