A mesure que je rebâtissais les cloisons du second étage, que je plaçais les deux fenêtres et que je rassemblais les matériaux du plancher, il se produisait un phénomène assez étrange : le logement se remeublait petit à petit. Trois casseroles de cuivre étagées par rang de taille étincelaient le long du mur de la cuisine, avec une bassinoire d’un travail ancien et curieux. Dans la petite chambre sans feu, il y avait un lit de bois peint, deux chaises, une planche chargée de vieux livres et de romans coupés par tranches au bas des journaux. La pièce principale était presque confortable. Trois matelas et un édredon s’empilaient sur un bon lit de noyer. La table du milieu était couverte d’un vieux châle reprisé en vingt endroits, mais propre. Le poêle de faïence ronflait joyeusement ; cinq ou six images gravées souriaient dans leurs vieux cadres ; une étagère à bon marché s’encombrait de petites faïences et de bimbeloteries archaïques ; au milieu de cette collection, j’admirais un buste de vieille femme, pas si gros que le poing, mais exécuté avec beaucoup de conscience et de tendresse. Et voilà que dans un coin, vers la fenêtre, je remarque un grand fauteuil en velours d’Utrecht rouge, et une grosse mère de soixante-dix ans, l’original du buste, qui tricote un petit bas de laine. La maison démolie ne s’est pas seulement remeublée, mais repeuplée ! C’est en vain que je me frotte les yeux ; je ne suis ni endormi ni halluciné, et pourtant il m’est impossible de ne pas voir ce que je vois.
Alors, je prends sur moi, je me raisonne, je me dis qu’il n’y a pas d’effets sans causes, et je cherche par quel enchaînement de circonstances ce tableau est venu se présenter à mes yeux. Il ne me semble pas entièrement nouveau ; je suis presque certain de l’avoir déjà vu ; mais où ? quand ? Dans le rêve d’une nuit, ou dans ce rêve de plusieurs années qui s’appelle l’enfance ?
M’y voici ! j’ai trouvé. C’est ce papier du second étage. Il est unique au monde, probablement : des roses vertes sur fond jaune. Quelque ouvrier en papier peint l’a fabriqué ainsi pour faire pièce à son patron ; le patron l’a vendu au rabais ; la bonne femme l’a eu pour presque rien lorsqu’elle emménageait ici, vers 1802 ; c’est elle-même qui m’a conté cette histoire, car je ne me trompe pas, j’ai connu les habitants de cette maison démolie, je me suis assis à leur table, en 1840, à ma première année de collège ! C’est le quartier, c’est la rue, et d’ailleurs les roses vertes sur fond jaune ! Il n’y a jamais eu que celles-là !
Mille et un souvenirs ensevelis depuis un quart de siècle se réveillent à la fois ; ils m’assiègent, ils m’assaillent. La première fois que je suis entré dans cette maison, les locataires du second célébraient une fête de famille. Les trois fils de Mme Alain, ses deux filles, ses gendres, les petits-enfants, toute la tribu tenait dans cette chambre, sans compter trois ou quatre invités, dont j’étais. Je vois la longue table, et la bonne femme au milieu, toute fière et radieuse. Comment les avions-nous connus ? Je n’en sais rien ; je me rappelle seulement que nous étions plus pauvres qu’eux et que le festin était splendide, avec l’oie aux marrons, les crêpes et la motte de beurre salé. Leur cidre me parut bien préférable au vin de Champagne, que je connaissais de réputation ; il venait de Quimperlé en droite ligne, c’est-à-dire de leur pays. J’avais pour voisin de droite un de leurs compatriotes, sous-officier d’infanterie, aujourd’hui capitaine ou chef de bataillon : je l’ai revu.
Mme Alain était la veuve d’un ouvrier, d’un très simple ouvrier qui travailla de ses mains tant qu’il eut assez de force : honnête homme, rangé, économe, bien vu de tous ses voisins, sauf peut-être du cabaretier d’en bas. Il était occupé à cent pas d’ici, chez un serrurier en boutique ; jamais, en quarante ans de ménage, il ne prit un repas ou un verre de vin sans sa femme. On se quittait le matin, on se revoyait à dîner, on se retrouvait tous les soirs à l’heure du souper ; et, si dans l’entre-temps Mme Alain s’ennuyait du cher homme, elle passait devant la boutique et lui disait bonjour du bout des doigts.
Le mari, si j’ai bonne mémoire, gagnait de trois à quatre francs par jour ; la femme, rien ; les enfants vinrent tôt, et la besogne ne manquait pas dans le ménage. Le peu qu’on épargna fut dévoré à belles dents par la marmaille. Quand le père mourut, les cinq enfants étaient non seulement élevés, mais casés. Garçons et filles passèrent par l’école gratuite et par l’apprentissage pour arriver à un honnête établissement. Christine Alain était couturière ; elle épousa un Alsacien ; ils ont fait une bonne maison. Corentine piquait des gants, elle fit la conquête d’un coupeur habile ; ils fondèrent une fabrique rue du Petit-Lion-Saint-Sauveur. Jules, le cadet, se faufila dans la librairie, et de commis devint patron. Le plus jeune, Léon, était marbrier ; il suivit l’école de dessin, se fit admettre aux Beaux-Arts, devint par son travail un bon sculpteur de deuxième ordre, plut à la fille de son propriétaire et l’épousa. L’aîné, qu’on désignait par le nom de famille, continua le métier de son père et resta garçon pour tenir compagnie à Mme Alain. Cette petite chambre entre la rue et la cuisine était la sienne. De tous les fils Alain, c’est lui qui est resté le plus vivant dans ma mémoire. Je vois d’ici sa brave figure et sa main… quelle main ! Un étau ! Il était entiché de son droit d’aînesse et se faisait un point d’honneur de nourrir la mère à lui seul. La bonne femme avait une certaine déférence pour lui : n’était-il pas le chef de la famille ? Elle acceptait les petits présents de ses fils et de ses gendres, mais elle ne mangeait que le pain du bon Alain.
Dans les premiers jours de son veuvage, Léon, l’heureux sculpteur, la supplia d’accepter un logement chez lui. « Je vous remercie, mon fi, lui dit-elle, mais le bon Dieu m’a commise à la garde de tous les souvenirs qui sont ici. Je ne délogerai que pour aller rejoindre votre cher père. »
S’il faut tout dire, elle avait une sorte de vénération religieuse pour cet humble logis. Elle lui savait gré de tout le bonheur qu’elle y avait eu ; elle en parlait comme un obligé de son bienfaiteur. « On ne saura jamais, disait-elle, quels services cet humble nid nous a rendus. Que les pauvres gens sont heureux lorsqu’ils trouvent un logement à bon marché au cœur d’une grande ville ! Notre loyer était de 120 francs au début ; il s’est élevé graduellement jusqu’à 250 ; mais il nous a épargné pour 100 000 francs de peines et de soucis. Que serait-il arrivé de nous, s’il avait fallu nous installer hors barrière comme tant d’autres ? Le père m’aurait quittée tous les matins pour ne rentrer que le soir ; il aurait déjeuné au cabaret, Dieu sait avec qui ! et moi à la maison, toute seule. A quelle école aurais-je envoyé les enfants ? Comment aurais-je pu surveiller leur apprentissage ? Ils l’ont fait à deux pas d’ici, chez des patrons du quartier, et je me flatte de ne les avoir jamais perdus de vue. Aussi garçons et filles ont bien tourné, sans exception. Que le ciel ait pitié des pauvres apprenties qui vont travailler chaque jour à une lieue de la maman ! Et mes fils, pensez-vous qu’ils auraient fait un aussi beau chemin, si le chef-lieu de la famille avait été à Montrouge ou à Grenelle ? Ils ne se seraient pas détachés de nous, je le crois, car ils sont les meilleurs garçons du monde ; mais alors ils n’auraient pas vécu au sein des belles choses parisiennes ; ils n’auraient pas vu les musées, les spectacles, les beaux magasins, les toilettes élégantes, tout ce qui forme le goût, éveille l’imagination, en un mot, ce qui change quelquefois l’ouvrier en artiste. Voyez notre Léon ! de simple marbrier, il est devenu statuaire. A qui doit-il cette fortune ? Ni au père ni à moi, mais à la Providence qui nous permit de fonder notre famille dans ce milieu vivant et intelligent de Paris ! J’en ai connu beaucoup, des artistes, et des inventeurs, et des artisans du premier mérite, de ceux qui font la gloire et la richesse de l’industrie parisienne : c’étaient tous pauvres gens qui avaient eu le bonheur de se nicher à la source du vrai talent, comme nous. »
Assurément la bonne femme exagérait un peu les mérites de son logis. Elle oubliait, dans son enthousiasme, les dangers qu’elle avait courus, en élevant dans un espace si étroit cinq enfants, dont deux filles. Lorsqu’on touchait ce point délicat, elle répondait avec un loyal éclat de rire : « Bah ! le problème n’est pas plus difficile que celui du loup, de la chèvre et du chou ! »
Mme Alain n’avait pas seulement sa bonne part d’esprit naturel : elle s’exprimait encore en termes choisis ; personne n’eût deviné en l’écoutant qu’elle ne savait ni lire ni écrire. Son mari, paraît-il, la surpassait en ignorance, car il parlait à peine le français. Ainsi, deux Bretons illettrés ont donné à leurs cinq enfants une instruction très suffisante ; deux prolétaires, sans autre capital que leurs bras, ont fait souche de bourgeois et même d’artistes. Et ce phénomène, j’allais dire ce miracle de progrès social, s’est accompli dans cette masure parisienne. Et les bénéficiaires de cet heureux changement se plaisent à déclarer que la masure y est pour quelque chose ; ils bénissent le taudis à 250 francs par an qui leur a permis de s’élever, de se développer, de s’enrichir au centre de Paris.