Quand je repense à ces braves gens devant les ruines de leur vieux nid, je me demande si les rues insalubres, si les taudis étroits, si les allées obscures et les escaliers en colimaçon n’ont pas leur destinée et leur utilité dans le monde. Cette fange des pauvres quartiers, que l’on balaye dédaigneusement hors barrière, n’était-elle pas autrefois un engrais de civilisation ? Les plus beaux fruits de l’industrie parisienne ne sont-ils pas sortis de ce fumier ? Peut-être.
Je comprends le noble mépris d’une administration toute-puissante : il est clair que les logis à 250 francs font tache au milieu d’une ville aussi majestueuse que Paris. Mais nous avons des travailleurs qui gagnent peu, et je me demande sous quel toit ils abriteront leurs têtes quand le Paris des rêves municipaux sera fini. On les chasse du centre à la circonférence ; mais la circonférence a sa coquetterie ; elle aussi se couvre de palais. Il faudra donc que l’ouvrier s’établisse en rase campagne, loin, très loin de son travail, et qu’il fasse un voyage tous les soirs pour revenir à la maison. Y reviendra-t-il tous les soirs ? Sera-t-il puissamment attiré vers cette demeure lointaine, presque inconnue, où l’on n’entre que pour fermer les yeux, d’où l’on sort les yeux à peine ouverts ? Certes, il y viendra, s’il y est attendu par sa famille. Reste à savoir si les ouvriers de l’avenir se marieront comme ceux d’autrefois. Est-ce la peine ? On a si peu de temps pour jouir les uns des autres ! Et puis, les distractions ne manquent pas au cœur de Paris. Sur les ruines de ces humbles maisons, il s’élève des paradis artificiels, à l’usage du travailleur en blouse. Cent billards, dix mille becs de gaz, des dorures, des glaces, des chansonnettes, que sais-je ? Et plus le logement, cette arche sainte de la famille, devient inabordable au pauvre monde, plus les plaisirs malsains se vendent bon marché.
Pauvre maison de Mme Alain ! Humble échelle de Jacob où tant de prolétaires ont monté pour s’élever à la bourgeoisie, je veux te regarder une dernière fois et graver tes ruines respectables dans un petit coin de ma mémoire !
Patatra !
« Allez-vous-en ! Vous voulez donc vous faire écraser, imbécile ! »
L’imbécile, c’était moi ; le plâtre et les moellons avaient roulé jusqu’à mes pieds, et le vieux mur taché de roses vertes n’existait plus.
LES ŒUFS DE PAQUES
(Avril 1873.)
Notre dernier jour de fête, en Alsace, a été le dimanche de Pâques de l’année 1871. Triste fête pour ceux qui avaient l’âge de comprendre et de souffrir ! Nous étions envahis et occupés militairement depuis sept ou huit mois ; l’Assemblée nationale venait de nous sacrifier au salut de la France. On savait qu’à l’automne de 1872, il faudrait quitter le pays, dure nécessité ! ou devenir sujets prussiens, c’est-à-dire accepter la dernière des hontes. Les nouvelles de la patrie étaient navrantes : Paris, ivre ou fou, se défendait à coups de canon contre l’armée de France. Chaque matin, les Allemands nous annonçaient une victoire de l’insurrection. Avec cela, nous étions pauvres, plus pauvres que je ne l’avais jamais été, quoique j’aie connu dans ma jeunesse la vraie misère. Les réquisitions et les garnisaires avaient épuisé nos ressources ; l’argent qu’on nous devait en France ne rentrait pas ; personne ne payait plus ; la question du pain quotidien devenait menaçante. Par bonheur les enfants ne se doutaient de rien ; ils jouaient du matin au soir et dormaient du soir au matin, avec cette insouciance qui est la sagesse de leur âge. Leur unique tracas, le sujet de tous leurs entretiens, était la matinée de Pâques ; ils ne s’inquiétaient que de savoir si le lièvre pondrait beaucoup d’œufs rouges dans l’enclos.
C’est le lièvre, un lièvre invisible et providentiel qui pond les œufs de Pâques pour la joyeuse marmaille d’Alsace. Ce dogme est si profondément ancré dans les esprits de trois à dix ans que pas un sceptique de cet âge ne demande à papa ou à maman pourquoi les œufs sont rouges ou bruns, pourquoi ils sont tout cuits, pourquoi le lièvre pond des œufs de sucre, de chocolat ou de cristal pour les familles riches, et pourquoi même, en certains cas, le prodigue animal dépose des œufs de porcelaine de Sèvres dans des coquetiers de vermeil.