Nos chers enfants avaient peut-être entendu conter ces miracles ; mais n’étant gâtés ni par nous ni par la fortune, ils étaient tous d’humeur à se contenter de moins. Chacun fit de son mieux pour combler leurs modestes désirs. Les poules de Cochinchine et de Crèvecœur pondirent des œufs de belle taille ; la cuisinière, en grand secret, les teignit de couleurs éclatantes ; un des meilleurs élèves de Gérome, notre ami Heller, qui devait bientôt émigrer à New-York, en décora quelques-uns d’illustrations patriotiques ; il métamorphosa notamment en soldat prussien un bel œuf plus pointu que les autres, et sur la visière du casque il écrivit : Schweinpels ! Schweinpels (fourrure de cochon) est le sobriquet pittoresque dont les bambins d’Alsace poursuivent le vainqueur.

Le dimanche, de grand matin, lorsque les cloches, revenues de Rome, sonnaient à toute volée sans déranger nos chers petits, le jeune artiste, ma femme, et les deux gouvernantes, dont l’une a émigré l’année suivante au Mexique, préparèrent les nids dans notre vieil enclos inculte et presque abandonné. On les éparpilla sur le revers de la colline abrupte, depuis la glacière sans glace, jusqu’à la pièce d’eau sans eau. Ils en mirent dans les touffes d’herbe, dans les iris, dans les bellis, au pied des petits épicéas que nous avons plantés en 1869 et que nous ne verrons pas grandir. Aux branches basses de certains arbres on suspendit en manière d’ornement une ou deux douzaines de breschtelles ; ce sont des gâteaux secs faits de farine, de sel et de cumin ; ils se vendent quelques centimes.

Ces grands préparatifs étaient à peine achevés quand les enfants, éveillés avant l’heure par l’attente d’un plaisir, accoururent demi-vêtus, les pieds dans la rosée, la tête nue sous le soleil. Ah ! la joyeuse matinée ! les bons cris de surprise ! les beaux éclats de voix et les brillantes querelles ! Figurez-vous quatre bébés du même âge, ou peu s’en faut, puisqu’ils sont nés en moins de trois ans, montant à l’escalade sur une pente rapide, ardents à se devancer, mais toujours prêts à se soutenir, à se pousser et à se ramasser les uns les autres ; chacun voulant tout prendre et finissant par tout partager !

La découverte du Schweinpels fut un événement politique. Personne ne voulait du prussien, on tint conseil de guerre autour de l’œuf maudit, et l’on finit par le lancer contre un petit mur de pierres sèches où il s’éparpilla en miettes. Mais voici bien une autre affaire. Un lièvre, un vrai lièvre vivant, était gîté à quelques pas ; il bondit effaré, les oreilles droites, grand, fantastique et superbe, s’élança comme un trait et franchit la haie qui sépare notre enclos de la forêt communale. Un concert de cris aigus salua cette apparition d’autant plus miraculeuse que nul de nous ne l’avait préparée. Le hasard seul, un hasard bienveillant et malin, s’était donné la peine de prouver à notre petit monde que le lièvre pond des œufs durs et qu’il n’ose plus affronter le regard des braves gens quand il a pondu un œuf prussien par mégarde.

Cette heureuse matinée se termina par un repas frugal, où tous les œufs, sauf le maudit, furent mangés en salade.

L’année suivante, à la fin du carême, nous étions redevenus Parisiens, bien malgré nous. Les enfants se demandèrent avec une certaine anxiété dans quel enclos le bon lièvre de Pâques irait pondre les œufs qu’il leur devait. Je répondis à tout hasard que le Jardin d’acclimatation, où nous allions souvent nous promener, était un terrain convenable.

« Mais, papa, il n’y a pas de lièvres au Jardin d’acclimatation ?

— Il y a des kanguroos, et ces braves animaux, dans la poche énorme que vous savez, gardent de plus gros œufs que le lièvre de Saverne.

— Oui, mais il ne nous connaît pas, le kanguroo !

— Écrivez-lui de votre plus belle écriture. »