L’administration des postes, en cherchant bien, retrouverait dans ses rebuts une lettre soignée à l’adresse de M. le kanguroo. Elle se termine par ces mots : « Nous t’embrassons cordialement. » Suivent quatre signatures, dont une, la dernière, est illisible.

Persuadé que le Jardin d’acclimatation, ce paradis des enfants bien élevés, serait envahi de grand matin, le dimanche de Pâques, j’avançai la fête d’un jour. Une servante nous précédait avec un grand panier rempli de pain pour les bêtes. Ce pain cachait les œufs, de magnifiques œufs de carton. Elle les déposa dans l’herbe, au pied de quelques arbres verts, dans un bosquet voisin des écuries, et les enfants les y trouvèrent avec un plaisir assez vif. Mais ni les beaux cartonnages bleus et rouges, ni les poupées et les joujoux que j’y avais enfermés, n’effacèrent l’impression des pauvres œufs pondus par le lièvre de Saverne. On reconnut les étiquettes de Giroux et tout en bourrant de pain les marsupiaux d’Australie, Valentine me dit : « Comment cet animal sortirait-il d’ici pour courir les boutiques et où prendrait-il de l’argent ? Avoue, papa, que cette année, tu as été un peu le Kanguroo ? »

J’ai voulu faire mieux, et je n’ai pas réussi davantage. On a organisé hier une fête où les petits amis étaient conviés, garçons et filles. Deux figurants d’un grand théâtre, travestis l’un en coq, l’autre en poule, accueillaient les enfants dans l’antichambre et leur ôtaient les manteaux. Sur la table de la salle à manger, brillamment illuminée en plein midi, une énorme dinde de carton, machinée par un habile homme, battait des ailes, tournait la tête, et pondait à profusion des œufs blancs, jaunes, rouges, dorés, tous en sucre.

Si je disais que ce jeu n’amusa pas mes enfants, comme leurs petits amis des deux sexes, je mentirais. Mais quand ils furent seuls, le soir, dans le coin d’appartement qu’ils habitent, ils ne parlèrent que du lièvre de Saverne et des œufs rouges de l’enclos.

« Quand retournerons-nous là-bas ? disait le petit Pierre ; nous y sommes nés, c’est chez nous.

— Oui, répondit Valentine. Mais il faudra d’abord que tu te fasses casser la tête par les Prussiens.

— Je le sais bien ; c’est convenu ; mais je tâcherai d’abord de leur casser la tête moi-même. »

Ainsi soit-il ! Pauvres petits !

LE
JARDIN DE MON GRAND-PÈRE

(Lecture faite le 4 avril 1873 à la séance publique annuelle de la Société d’Acclimatation.)