Mesdames, Messieurs,

Nouveau venu dans cette grande et patriotique Société, je n’ai pas accepté sans scrupule la tâche que m’imposait votre vaillant secrétaire général, M. Geoffroy Saint-Hilaire. J’ai dû me demander s’il était bienséant de décrire au milieu d’une élite française, sous la présidence d’un des plus illustres et des meilleurs Français de notre temps, un jardin qui figure au cadastre de l’Allemagne occidentale.

Hélas ! oui, l’humble coin de terre dont je viens vous entretenir est devenu allemand malgré lui, je veux dire malgré les braves gens qui l’ont bêché de père en fils à la sueur de leur front. Les Allemands ont annexé le jardin de mon grand-père, en vertu du principe des nationalités, parce que la commune s’appelle Vergaville, un nom allemand, comme Trouville ou Romainville, et que toute la population de ce village écorche le français comme moi. Ces raisons nous ayant paru mauvaises, ils nous ont démontré, le sabre en main, que nous étions de leur famille.

Mon cher grand-père, en son jeune temps, leur avait prouvé le contraire. Il avait pris pour argument ce fusil du soldat qui, s’il n’a pas toujours décidé la victoire, a bravement travaillé partout. Né sous le règne de Louis XV, il était parti en sabots avec les volontaires de 1792 ; il avait rapporté l’épaulette de sous-lieutenant, qui brillait d’un certain éclat, quoiqu’elle fût de simple laine. Après avoir payé sa dette à la patrie, il épousa une brave fille de son village, éleva sept enfants et cultiva son jardin, selon le précepte de Voltaire, qu’il n’avait pourtant jamais lu.

Il était expérimenté ; on le citait à trois quarts de lieue à la ronde, non seulement comme droit laboureur et vigneron expert, mais encore et surtout comme élève d’un ci-devant jardinier de couvent, ferré sur les meilleures méthodes.

Les meilleures méthodes laissaient beaucoup à désirer, si j’en crois ma mémoire, qui est bonne, et qui garde après quarante ans les impressions de l’enfance.

Ce jardin, le premier dont j’aie mangé les fruits mûrs ou verts, toujours verts quand je me les offrais discrètement à moi-même, était un vrai fouillis de plantes demi-sauvages qui se disputaient le terrain, l’air et la lumière, et vivaient mal aux dépens les unes des autres. L’agréable et l’utile y étaient opposés plutôt que réunis. Les fleurs n’y manquaient pas ; on y trouvait en toute saison, comme chez l’amateur des jardins dont parle La Fontaine,

De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet ;

au printemps, force giroflées et des violettes dans tous les coins, quelques narcisses, une ou deux touffes de jacinthes bleues et une profusion de grandes tulipes rouges qui ressemblaient à des œufs de Pâques montés sur tige. En été, quelques lis, des balsamines, des pieds d’alouette, des œillets par-ci, par-là, et trois ou quatre espèces de roses à peu près doubles, dont pas une n’était remontante. En automne, des dahlias simples et des asters à discrétion.

Les légumes, qui croissaient pêle-mêle avec les fleurs, n’étaient ni très choisis ni très perfectionnés : c’était le chou commun, la carotte ordinaire, le haricot primitif, le pois des anciens jours, le vénérable oignon d’Égypte. Les fruits étaient plus variés et meilleurs, sinon plus délicats ; il me semble, tout bien pesé, que mon grand-père avait la spécialité des bons fruits, mais je n’en ferai pas une question personnelle.