Si les groseilles, les fraises et les framboises de son jardin ne méritaient aucune mention particulière, les prunes de reine-claude étaient exquises, les mirabelles irréprochables, sans parler de certains petits pruneaux de Damas dont le souvenir, après tant d’années, m’agace encore les dents. Nous avions des pommes précoces à croquer en juillet et des pommes tardives à garder pour le carême ; d’excellentes poires d’automne et d’autres presque aussi grosses et bien plus dures qu’un pavé : ma grand-mère, dans une sorte de haut-fourneau, les faisait cuire. Je me rappelle aussi les deux noisetiers qui ombrageaient le banc du fond ; ils portaient de beaux fruits allongés comme la dernière phalange de nos petits doigts, et dont l’amande était vêtue d’une pellicule écarlate.
Enfin nous possédions trois merveilles uniques dans le village, qui ont été l’orgueil de mon enfance et qui sont encore aujourd’hui un problème pour mon âge mûr. Dans ce très modeste jardin, un précurseur inconnu d’Isidore-Geoffroy Saint-Hilaire avait, je ne sais quand, ni comment, ni pourquoi, entrepris un essai d’acclimatation. Un magnifique mûrier noir, vieux de cent ans et plus, s’appuyait au mur de clôture et laissait choir la moitié de ses fruits sur le chemin.
Près des ruches, un gros figuier, qu’on entourait de paille tous les hivers, se chargeait, en été, de grosses figues violettes, et, dans un carré de légumes, quelques pieds de réglisse, arrachés soigneusement à la fin de chaque automne, repoussaient par miracle au printemps. Les figues fraîches et les mûres étaient et sont peut-être encore une curiosité dans notre vieux coin de Lorraine. Quant aux racines de réglisse, elles faisaient l’étonnement de mes camarades en leur prouvant que ce prétendu bois ne pousse pas en caisse dans la boutique de l’épicier.
Vous ne vous moquerez pas de moi, j’en suis certain, si j’avoue que le jardin de mon grand-père a été longtemps à mes yeux le premier, le meilleur et le plus beau du monde. Il a fallu plusieurs années, sinon de voyages et d’études, au moins de promenades et de comparaisons, pour dissiper une illusion si naturelle et si douce. A force de vivre et de voir, j’ai appris que de grandes allées rectilignes, bordées de buis tondu, ne sont pas l’idéal du beau classique, et qu’une confusion de fleurs, de choux et de salades sous l’ombre des arbres fruitiers n’est pas le dernier mot du pittoresque.
J’ai rencontré des fleurs plus belles que nos pauvres tulipes rouges, goûté des légumes plus tendres que ceux de mon grand-père et des fruits plus savoureux. Un peu de réflexion m’a fait comprendre que les plantes les plus chères à mon enfance étaient à la fois primitives et dégénérées ; qu’on n’améliore pas une espèce en recueillant les graines en automne pour les semer, l’année suivante, dans le même terrain ; qu’on a tort de traiter l’arbre à fruit comme un vieux serviteur et d’attendre, pour le remplacer, qu’il soit mort de vieillesse ; qu’il ne faut pas greffer les jeunes plants en coupant, au hasard, une branche de l’arbre voisin, bon, mauvais ou médiocre.
L’expérience d’autrui et la mienne m’ont prouvé que les bonnes greffes et les bonnes semences ne coûtent pas sensiblement plus cher que les mauvaises ; mon grand-père ne l’a jamais su ou n’y a jamais pensé, car le paysan français, qui prodigue sa sueur à la terre, lui marchande le sacrifice d’un peu de réflexion, de déplacement et d’argent.
Je me rappelle notre vigne et la boisson qu’on en tirait. C’était un vin farouche ; les gourmets du village disaient : le scélérat se laisse boire, mais il n’y aide ma foi, pas ! C’est que le plant n’était pas bon. Cependant chaque fois qu’un cep venait à manquer, on n’allait pas chercher un sujet chez le pépiniériste : on couchait une branche en terre.
Les animaux de la maison, comme les ceps de la vigne et les arbres du jardin, étaient les vrais enfants de la routine et du hasard. C’était une vache efflanquée, mal bâtie et littéralement blindée d’un enduit naturel que je croyais inséparable de sa personne ; un cochon maigre qu’on tuait à Noël après avoir fait l’impossible pour l’engraisser, et qui ressuscitait au printemps, plus maigre et plus glouton que jamais : le son, le petit-lait et les pommes de terre ne profitaient qu’au développement de sa charpente osseuse.
Deux douzaines de poules vagabondes, pillardes, et mauvaises pondeuses, parce qu’elles avaient passé l’âge de pondre, grattaient le fumier de la cour en lorgnant l’entrée de la grange et volaient plus de grain qu’on ne leur en donnait. Enfin nous avions un carlin, qui n’avait du carlin que la couleur jaunâtre et l’affreux caractère ; il était haut sur pattes avec un museau pointu. Mais ni dans la maison, ni dans la commune, ni dans les environs, nul ne se souciait d’aller chercher des bêtes de race ; on était mal loti, mais le voisin l’était aussi mal et la comparaison n’humiliait personne. Et cette sorte d’incurie, fondée sur l’ignorance du mieux, régnait dans tous les villages de France ! Et nous étions le premier peuple du monde, selon nous !
Ces souvenirs ne datent pas d’hier. Je parle de longtemps, comme dit la chanson ; il s’est fait une révolution, une heureuse et pacifique révolution dans ces quarante années. Le moins champêtre des animaux, la locomotive, en rapprochant les villes des villages, a mélangé, fondu une population trop longtemps et trop bien classée. Les citadins, altérés d’air pur, se sont jetés dans la vie rustique, tandis que le cultivateur, friand de respirer un air plus capiteux, courait aux grandes villes. Les deux éléments nécessaires de toute civilisation se sont ainsi complétés l’un par l’autre, en s’aiguisant l’un contre l’autre.