L’initiative d’un tel progrès, disons-le hautement pour être juste, appartient à la bourgeoisie, à cette catégorie d’ouvriers ou de villageois arrivés qui constitue le fond honnête, laborieux et studieux des sociétés modernes. Cette classe intermédiaire, raillée par l’orgueil d’en haut et dénigrée par la jalousie d’en bas, n’a pas seulement réconcilié notre siècle avec la nature : elle a entrepris la nature elle-même et l’a poussée résolument dans la grande voie du progrès.

Le mouvement a commencé dans la banlieue des grandes villes ; c’est là que des négociants de premier ordre et des manufacturiers de distinction ont honoré leur loisir et justifié leur opulence en cultivant les belles fleurs, les fruits parfaits, les animaux choisis. La bourgeoisie a prêché d’exemple, elle a fait les expériences, les dépenses, la propagande ; elle a pris soin de diriger et d’éclairer les braves gens qui la nourrissent ; elle a bien mérité, et j’espère, en considération d’un tel bienfait, qu’elle ne sera pas encore anéantie demain matin.

Le branle était donné par quelques amateurs, simples dilettanti de la nature, quand les savants, race plus réfléchie et naturellement plus tardive, se mirent de la partie. En fondant la Société d’acclimatation, Isidore-Geoffroy Saint-Hilaire suivait l’esprit de son temps, mais il le dominait de haut, comme Pierre-le-Grand lorsqu’il fonda une Académie des sciences dans un pays où très peu d’hommes savaient lire.

Oui, sans doute, le but que vous poursuivez sur les traces de ce grand homme de bien est l’introduction méthodique de toutes les espèces animales et végétales qui peuvent vivre en France et que la nature a oublié d’y faire naître. Mais, comme un touriste qui s’élance à l’escalade du mont Blanc ne dédaigne pas de cueillir une fleur de rhododendron sur la route, vous ne vous écartez pas de votre but si vous acclimatez, chemin faisant, dans les villages isolés, arriérés, déshérités de tout, les cultures qui prospèrent autour des grandes villes. Les aventures coûteuses de la grande importation ne doivent pas faire tort à la petite importation, modeste et sûre, qui s’opère de canton à canton, de commune à commune.

Cette entreprise de moyenne grandeur, mais d’intérêt actuel et de profit immédiat, n’a pas été négligée, Dieu merci. Votre Société, messieurs, sans perdre de vue sa grande œuvre, sans négliger ni les semis d’eucalyptus, ni les couvées d’autruches, ni la reproduction des yacks, des antilopes et des kanguroos, poursuit modestement une besogne de tous les jours qui consiste à mettre en lumière, à prôner et à répandre partout les meilleures semences et les types les plus irréprochables.

Elle ne croit pas déroger en peuplant d’animaux choisis nos étables et nos basses-cours, en multipliant les plus purs échantillons de la race canine, en distribuant la graine des belles fleurs, anciennes ou nouvelles, en exposant toute l’année, à quelques enjambées de Paris, un incomparable modèle de jardin.

Je ne sais pas si vous vous rendez justice à vous-mêmes et si vous estimez à leur prix les excellentes choses que vous avez déjà faites. En croirez-vous un homme qui n’était pas des vôtres le mois dernier, qui vous a jugés du dehors et s’honore d’avoir subi une attraction heureuse ?

Me croirez-vous si je vous dis qu’en peu d’années votre Société a ramené des milliers de citadins au goût de la nature et inculqué à des milliers de villageois le sentiment du mieux, l’esprit de sélection ? Vous introduisez la campagne dans les habitations de la ville et vous urbanisez l’entourage, les habitudes, le labeur même du campagnard.

Sans mener grand bruit et sans faire plus de mouvement qu’il ne sied aux ouvriers d’une œuvre sérieuse, vous avez étendu votre influence très loin, jusqu’au pays de mon grand-père. Je ne dis pas jusqu’à son jardin, car il n’est plus à nous : on l’a coupé en morceaux et il n’en reste rien, pour ainsi dire. Mais à cent mètres de là, vers l’entrée du village, j’aurais pu vous conduire, en 1870, chez un disciple de la Société d’acclimatation.

C’est le plus jeune fils du grand-père, un de mes oncles, qui, après une vie laborieuse et ballottée, avait voulu mourir au gîte, dans son village natal. De la maison, je ne dis rien, sinon qu’elle était gaie, commode, assortie aux besoins d’une vie simple et aisée. Un petit bout de serre, modeste transition, reliait le salon à un parterre étroit, mais bien dessiné, où les plus belles fleurs de l’horticulture moderne s’épanouissaient en corbeilles sur un ray grass uni comme un velours.