Mon grand-père n’en eût pas reconnu une seule ; il aurait dit comme le patriarche Vilmorin parlant à notre digne et honoré président, M. Drouin de Lhuys, dans son magnifique jardin de Verrières : « Ces fleurs-là ne sont pas celles de ma jeunesse ; je me sens tout dépaysé au milieu d’elles et il me semble que mes enfants ont été changés en nourrice. »

Un potager correct venait ensuite, avec de bonnes bâches pour la culture des primeurs, de beaux carrés couverts de menue paille et plantés de légumes fins, choux-fleurs, artichauts, petits pois échelonnés de quinzaine en quinzaine, sans compter un double rang de framboisiers qui portaient fruit jusqu’à l’automme, et des fraises dont l’une aurait fait le dessert d’un gourmand.

Dans un troisième enclos coupé de petits murs parallèles, les abricotiers, les pêchers, les brugnons, les cerisiers, les poiriers, les pommiers, les vignes, tous plants choisis chez les meilleurs pépiniéristes de Nancy, de Metz et de Bolwiller, étaient taillés en cordons, en palmettes, en fuseaux, en gobelets, en pyramides.

Pas un arbre qui ne fût jeune ou rajeuni ; pas un espalier qui ne fût abrité par un auvent ; toute récolte à peu près mûre était couverte d’un filet.

Dans l’étable, une vache suisse, luisante de santé et de propreté, donnait vingt-cinq litres de lait tous les jours. La basse-cour était peuplée de gros canards normands, d’oies de Toulouse, de lapins béliers et de ces braves poules de la Wantzenau qui sont l’orgueil de l’Alsace.

Un petit réduit propret, aéré, et nullement parfumé (c’est un éloge), servait de boudoir à deux amours de petits cochons anglais, frais comme des roses et ronds comme des pommes.

Bêtes et gens, et les arbres eux-mêmes vivaient en joie dans cet heureux petit coin, et l’auteur de tant de merveilles, votre élève inconnu, messieurs, commençait, lui aussi, à tenir école de progrès lorsqu’il fallut opter entre la maison qui lui était chère et la patrie qui lui était sacrée.

Personne ne l’a chassé, il ne tenait qu’à lui de rester le plus heureux des propriétaires ; il préféra rester le plus malheureux des Français.

Du reste, il n’a voulu ni vendre ni louer son petit bien : il a fermé la porte en présence de la famille assemblée, et il a dit à ses enfants : « Baisez le seuil de la maison qui vous a vus naître, mais ne lui dites pas adieu, car Dieu sait que vous y reviendrez un jour ! »

AU PETIT TRIANON