Comme la vieille dame pleurait, M. Charpentier prit la peine de me rassurer sur leur sort : « Nous sommes plus malheureux que pauvres, me dit-il ; la pension est honorable, et nous avons quelques économies. Nous nous retirerons à Chevreuse, chez une de nos filles qui y occupe un petit emploi. D’ailleurs ma femme et moi nous n’aurons bientôt plus besoin de rien, car on ne se transplante pas impunément à notre âge. Je prendrais la retraite en patience, quoique j’aie encore bon pied, bon œil, si l’on me permettait d’habiter un petit coin dans quelqu’un de ces bâtiments qui ne servent à personne ! Songez, monsieur, que je suis né à Trianon d’un père qui y était né ; mon aïeul travaillait ici sous Louis XV. Et nous partons ! C’est peut-être juste, mais c’est tout de même un peu dur. »

Cela dit, il tira son mouchoir à carreaux et se moucha fortement, ce qui est une façon de pleurer comme une autre. Moi, vous savez, je suis un peu bébête et j’avais les larmes aux yeux. « Mon cher monsieur, lui dis-je, je ne me pardonnerai jamais une visite qui ressemble à une cruelle plaisanterie, si vous ne me promettez pas de suspendre pour vingt-quatre heures tous ces préparatifs de départ. Je veux que vous me donniez le temps de revoir M. Vavin, de l’éclairer sur la situation qu’il vous a faite sans le savoir, et de solliciter la faveur très modeste à laquelle vous bornez votre ambition. » Il promit tout ce que je voulus, mais je vis clairement sur son visage que cet homme des champs n’avait qu’une demi-confiance en moi. Raison de plus pour le tirer d’affaire. J’avais un but, un intérêt : j’échappais au désœuvrement pour un jour. Évidemment M. Vavin avait été trompé par quelque employé subalterne ; il réparerait son erreur et s’associerait avec moi pour faire acte de justice et d’humanité. Dans cette douce illusion, je pris mes jambes à mon cou et j’arrivai en un rien de temps aux bureaux de la liste civile.

Hélas ! ce n’était pas un employé subalterne, mais un gros bonnet du ministère des travaux publics, M. le directeur des bâtiments civils, qui avait décrété par voie d’économie l’élimination de deux jardiniers sur quatre. Je connaissais un peu ce haut personnage, fort honnête homme et animé du plus beau zèle pour les intérêts de l’État, mais à peu près aussi souple et aussi moelleux qu’un barreau de fer. Je lui fis ma visite et je lui exposai ma requête. Nous ne demandions rien que de cacher notre vie dans un coin inutile du grand ou du petit Trianon et de mourir où nous avions vécu. C’était d’autant plus naturel et plus facile que nous avions un fils, bon sujet et habile jardinier, qui était déjà dans la place et qui représentait au service de l’État la quatrième génération des Charpentier. M. le directeur n’entendit pas de cette oreille. Il fit l’éloge de mon client, mais il insista sur la nécessité de réduire les dépenses publiques. Deux jardiniers en chef suffisaient, s’ils travaillaient bien, à tous les besoins du service. L’économie était résolue, le mouvement décidé et signé. Du reste le premier devoir des vieux fonctionnaires était de faire place aux jeunes. Le successeur du père Charpentier devait occuper sa maison, et cela le plus tôt possible. Qu’attendions-nous pour déménager ? Il n’y avait pas trop de logements à Versailles et aux environs pour les hommes en activité.

Il me semblait à moi que dans les nids à rats des deux Trianon j’aurais installé cent ménages comme celui du pauvre père Charpentier, et que c’était un crime d’envoyer mourir un vieillard loin du petit domaine où il régnait par droit de travail et par droit de naissance, non seulement de père en fils, mais de grand-père en petit-fils. Le haut fonctionnaire, M. de C…, me répondit assez sèchement que le sentiment devait se taire devant la raison d’intérêt public. Mais je ne me tins pas pour battu, et je dis à M. de C… que s’il me refusait le moins je demanderais le plus, c’est-à-dire que je ferais déchirer l’arrêté qui mettait mon client à la retraite. Quelle que soit l’autorité d’un directeur des bâtiments civils, il y a le ministre au-dessus de lui.

— En effet, mais le ministre ne voit et ne verra jamais que par mes yeux. Libre à vous, cher monsieur, d’en appeler à M. de Larcy, mais je vous avertis loyalement qu’il me transmettra votre requête, et vous savez déjà ce que j’en pense.

— Soit ! Mais au-dessus du ministre nous avons le président de la République, et vous savez que M. Thiers est assez bon pour m’écouter quelquefois.

— M. Thiers ne pourra que transmettre vos doléances à M. de Larcy, qui me les renverra sur nouveaux frais, et d’ici là le père Charpentier aura quitté Versailles pour n’y plus revenir.

— Nous verrons bien, cher monsieur. C’est une petite guerre qui commence. Nous ne combattons pas à armes égales, mais je ferai flèche de tout bois. A bientôt ! »

Le même soir, je me rendis à la préfecture, qui servait de palais, comme vous savez, au chef de l’État. Mais, au moment de saisir M. Thiers d’une question, qui pour lui et pour trente-six millions de Français, était d’un intérêt secondaire, un scrupule me vint. Ce pauvre président avait bien des choses en tête. Tout le fardeau des affaires publiques pesait sur lui. Sa maison était envahie chaque soir par les sept cent cinquante souverains que la France s’était donnés, dans un jour de malheur, comme dit l’autre. Chacun de ces messieurs prétendait partager le pouvoir exécutif avec lui ; quelques-uns même songeaient déjà à le lui reprendre. Les uns venaient directement à lui pour le solliciter, d’autres se donnaient rendez-vous chez lui pour conspirer dans tous les coins. Je le vis au milieu d’un groupe qu’il charmait de son mieux, en homme condamné à refaire sa majorité au jour le jour, et je pensai qu’il y aurait discrétion et prudence à l’aborder par le chemin le plus long.

Mme Thiers et sa sœur, Mlle Dosne, m’avaient accoutumé depuis un certain temps à l’accueil le plus bienveillant et le plus gracieux du monde ; elles exerçaient une douce et d’autant plus puissante influence sur le vieux président, et j’étais sûr de gagner ma cause, si elles voulaient bien s’y intéresser peu ou prou. Malheureusement, ce soir-là, les deux maîtresses de la maison étaient accaparées par un vieux champion de l’ancien régime, M. le marquis de X…, que son parti avait donné comme ambassadeur à notre pauvre République. Ce diplomate improvisé, qui d’ailleurs ne faisait pas mauvaise figure dans son habit de 1825, présentait officiellement la marquise sa femme, élégante comme une riche provinciale de la Restauration. J’avisai alors dans un coin, près de la grande cheminée, une petite femme de soixante ans environ, qui était la bonne grâce et la bonté même, mais que les députés et les fonctionnaires laissaient un peu tranquille parce qu’ils ne la connaissaient pas. C’était Mme la baronne Roger, autrefois duchesse de Massa, cousine et amie intime de Mme Thiers. Elle avait de son premier lit un fils, très galant homme et musicien distingué, et du second un enfant de dix-huit à vingt ans d’autant plus sympathique, qu’à la suite d’une fièvre typhoïde, il était devenu sourd au point de ne pas entendre le canon de la Commune dont nous avions les oreilles rebattues jour et nuit. Mais il avait appris à lire la parole sur les lèvres de son interlocuteur, et il parlait de toutes choses en homme de goût, en dilettante, en philosophe, avec une étonnante précocité d’esprit. J’appréciais beaucoup ce jeune homme et j’étais attiré vers sa mère par une profonde sympathie, comme si j’avais pu deviner que nous serions un jour complices d’une bonne œuvre. Nous avions causé quelquefois de son hôtel Louis XVI, qui fait partie de la décoration de Paris et qui est la merveille des Champs-Élysées, de son jardin, de son orangerie, de ses serres dont elle redoutait la destruction par les Vandales de la Commune. J’avais donc une entrée en matière toute trouvée, et je n’étonnai nullement cette digne personne en lui disant pour ainsi dire à brûle-pourpoint : « Madame la baronne, si vous aviez chez vous un jardinier établi à votre service depuis trois générations, auriez-vous le courage de l’envoyer mourir dans quelque coin perdu, loin de Paris, le jour où il serait trop vieux pour cultiver votre jardin ? »