Elle se récria, comme je l’avais prévu, et je poursuivis : « C’est que vous êtes, madame la baronne, non seulement grande dame, mais, passez-moi le mot, bonne femme. La France est grande dame aussi. M’est avis qu’elle ne perdrait rien à se montrer bonne femme, et que l’État devrait s’interdire des actes d’ingratitude et de cruauté qui nous révoltent chez un simple particulier. » La partie ainsi engagée, j’exposai tout à l’aise le cas du père Charpentier ; j’ajoutai qu’il n’était nullement hors de service, et que, si on l’honorait un jour d’une visite, le parc et le jardin du petit Trianon plaideraient mieux sa cause que moi. Éloquent ou non, j’eus le bonheur d’être écouté et compris, si bien que la bonne baronne attendit impatiemment la libération de ses deux cousines pour les appeler à la rescousse. Elles étaient en grande conversation lorsque je regagnai mon taudis de l’avenue de Saint-Cloud, presque sûr de n’avoir pas perdu ma journée.
Le lendemain, au petit jour, je courais à Trianon et je m’assurais par mes yeux que le bonhomme Charpentier n’avait pas vidé l’enceinte. Mais il n’était rien moins que rassuré, et il me demanda avec une anxiété visible quel emploi j’occupais dans l’administration ou dans la politique pour m’opposer au déménagement d’un fonctionnaire congédié. Lorsqu’il sut que je n’étais rien qu’un homme de bonne volonté, peu s’en fallut qu’il me traitât d’aimable farceur. Mais je ne me déferrai point, et je lui fis promettre qu’il attendrait les événements.
Il les attendit en effet, malgré les instances et les menaces de l’administration supérieure qui, pour un rien, l’eût expulsé par ministère d’huissier. Pour maintenir en lui durant huit jours la force d’inertie dont nous avions besoin pour obtenir qu’il ne renonçât point par faiblesse au bénéfice de la possession d’état, je dépensai plus de paroles que pour lui concilier la faveur de Mme Thiers et de Mlle Dosne. Ce diable d’homme m’eût échappé dix fois pour une si j’avais commis l’imprudence de m’absenter vingt-quatre heures durant. Mais j’étais debout sur la brèche : tous les soirs, dans les salons de la préfecture ; souvent aussi, dans la journée, au bureau de notre ennemi M. de C…, que je tenais au courant de toutes nos manœuvres. Ce haut fonctionnaire avait fini par prendre en grippe sa victime et par lui découvrir autant de défauts que naguère il lui reconnaissait de qualités. Est-ce qu’un employé n’est pas digne des derniers supplices lorsqu’il défend sa vie contre un grand chef ?
Le soleil de mai commençait à fleurir les pelouses du petit Trianon et les plates-bandes du fleuriste prenaient couleur, quand un matin, grâce à la bonne Mme Roger, j’eus la joie d’annoncer à mon client deux visites d’importance. Mme Thiers et sa cousine avaient fait la partie de voir ce brave homme, chez lui, au milieu de ses plantes et de juger l’ouvrier sur son œuvre. Je fus exact au rendez-vous, comme si on m’y avait invité ; je présentai mon homme qui s’était fait non seulement beau, mais jeune ; on ne lui eût pas donné soixante ans. Il eut un tel succès et son jardin aussi, que je formai sur-le-champ le projet diabolique de faire d’une pierre deux coups et de sauver aussi son voisin, M. Briot, presque aussi coupable que lui, car si l’un comptait soixante-quinze ans, l’autre était atteint et convaincu d’en avoir soixante-douze. Mme Thiers et la baronne Roger visitèrent les pépinières et firent connaissance avec le père Briot. Je ne l’avais vu de ma vie, mais j’avais admiré ses arbres et constaté que ni l’invasion prussienne, ni la gelée de 1871 n’avaient prévalu contre lui.
Cependant le plus fort n’était pas fait, car le directeur des bâtiments civils tenait bon et il avait l’oreille de son ministre. Or M. de Larcy pouvait traiter de puissance à puissance avec M. Thiers. Il lui avait été imposé plutôt que donné par la majorité royaliste de l’Assemblée nationale, et le chef de l’État, dans la politique quotidienne, obtenait peu de chose de ce petit sectaire aussi cassant que cassé. Un jour vint cependant où, dans la discussion, M. le directeur des bâtiments civils laissa échapper une parole imprudente. Il s’oublia au point de dire que les hommes de soixante-dix ans ne sont bons qu’à porter en terre. Or son ministre et M. Thiers lui-même avaient passé cet âge et ne se souciaient nullement d’être enterrés. Le propos fut redit ; il provoqua même une jolie explosion chez le président de la République qui frappa sa table du poing et s’écria : « Quel âge a-t-il donc, ce M. de C… qui prétend nous enterrer tous ? » Aussitôt que j’eus connaissance de ce petit événement, je retournai chez M. de C… et je lui dis en loyal adversaire : « Ce n’est plus pour le père Charpentier que je viens vous solliciter, c’est pour vous-même. Voici ce que vous avez dit et ce que M. Thiers a répondu. » Le haut fonctionnaire s’emporta, mais de la bonne sorte : « Ah ! c’est ainsi ! s’écria-t-il. Eh bien ! je ne mettrai plus personne à la retraite ! Les services publics tomberont dans la sénilité, les finances de l’État seront dilapidées, mais j’aurai cédé à la force, et je m’en laverai les mains ! »
Pour le coup, l’affaire était faite, et je n’en demandais pas davantage. Je ne sais ce qui se passa dans la soirée, mais j’ai tout lieu de croire que M. le directeur des bâtiments civils ne perdit pas son temps, car le lendemain M. Thiers, accompagné de son meilleur ami, M. Mignet, vint lui-même apporter la bonne nouvelle au père Charpentier et au père Briot. Je vous laisse à juger si les bonnes gens lui firent fête. De ce jour, il prit l’habitude d’aller se reposer durant une heure au petit Trianon après les séances orageuses de l’Assemblée. Il dormait sur deux chaises de paille, au milieu des caisses de fleurs, devant cette petite maison où il avait rapporté la joie et l’espérance. Quand je le surprenais dans ce calme et cette fraîcheur, sous la garde du vieux jardinier et de sa femme, je me disais qu’une bonne action n’est pas un mauvais oreiller. Du reste, M. Thiers a bien fait de remettre en fonctions un homme qui avait encore douze ans de bons services à rendre, comme l’événement l’a prouvé.
« Mais vous, mon cher ami, êtes-vous resté douze ans sans revoir celui dont vous avez si chaudement plaidé la cause ?
— Non, certes ; je suis retourné à Trianon l’année suivante, tout exprès pour lui serrer la main.
— Et que vous a-t-il dit ?
— Il m’a dit, cet excellent homme : « Je n’oublierai jamais ce que M. Thiers a fait pour moi. »