DISCOURS PRONONCÉ
A l’inauguration de la statue d’Alexandre Dumas.

(Novembre 1883.)

Cette statue, qui serait d’or massif si tous les lecteurs de Dumas s’étaient cotisés d’un centime, cette statue, messieurs, est celle d’un grand fou qui dans sa belle humeur et son étourdissante gaieté logeait plus de bon sens et de véritable sagesse que nous n’en possédons entre nous tous. C’est l’image d’un irrégulier qui a donné tort à la règle, d’un homme de plaisir qui pourrait servir de modèle à tous les hommes de travail, d’un coureur d’aventures galantes, politiques et guerrières, qui a plus étudié à lui seul que trois abbayes de bénédictins. C’est le portrait d’un prodigue qui, après avoir gaspillé des millions en libéralités de toute sorte, a laissé sans le savoir un héritage de roi. Cette figure rayonnante est celle d’un égoïste qui s’est dévoué toute la vie à sa mère, à ses enfants, à ses amis, à sa patrie ; d’un père faible et débonnaire qui jeta la bride sur le cou de son fils et qui pourtant eut la rare fortune de se voir continué tout vivant par un des hommes les plus illustres et les meilleurs que la France ait jamais applaudis.

Le comité qui a pris l’initiative de cette réunion littéraire et patriotique a bien fait d’y convier la Société des gens de lettres. Je craignais encore, il y a quelques jours, qu’il ne nous eût oubliés, et je ne m’en consolais pas facilement, car Dumas, qui fut un de nos fondateurs avec Hugo, Balzac et tous les grands romanciers du siècle, nous appartient au moins autant qu’à nos honorables amis les auteurs dramatiques. Ses livres seront lus plus longtemps que ses comédies et ses drames ne seront représentés. Durant un siècle et plus, ces beaux récits où l’action ne languit jamais, où le style est limpide et brillant comme le cristal d’une source, où le dialogue pétille comme bois vert sur le feu, feront la joie des jeunes gens, la distraction des vieillards, le repos des travailleurs, la consolation des malades, les délices de tous. J’ai vu des hommes d’un certain âge et passablement occupés, moi par exemple, s’oublier une nuit entière en compagnie du Chevalier de Maison-Rouge ou des Mohicans de Paris. J’entends encore quelquefois mes enfants se quereller amicalement parce que l’un n’a pas fini le second volume de Monte-Cristo quand l’autre, qui attend son tour, est arrivé au bout du premier. Et j’en conclus que le bon Dumas n’a rien perdu de sa fraîcheur depuis le temps, hélas ! un peu lointain, où il faillit causer la mort d’un de nos camarades. C’était un petit Espagnol, interne à la pension Massin ; il avait perdu l’appétit et le sommeil, et se consumait lentement comme tous ceux qui ont le mal du pays. Sarcey, qui était dans sa classe et qui l’avait pris en amitié, lui dit un jour :

« C’est ta mère que tu voudrais voir ?

— Non, répondit l’enfant, elle est morte.

— Ton père alors ?

— Il me battait.

— Tes frères et sœurs ?

— Je n’en ai pas.